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Berlin 2010 I
La compétition officielle
publié le lundi 9 février 2015

Berlin, 11-22 février 2010, 60e édition

Les 60 ans de la Berlinale

par Heike Hurst
Jeune Cinéma n°329-330, printemps 2010

Un critique allemand prétendait que le film Nénette de Nicolas Philibert (Forum) serait l’expression parfaite des problèmes des festivaliers et des journalistes :
Nénette, l’orang-outan femelle, originaire de Bornéo, filmée dans sa cage au Jardin des Plantes, est bel et bien une sorte de sœur de nous autres journalistes, critiques et spectateurs des festivals.
Elle reste assise des heures et des heures, elle ne bouge presque pas sa tête et elle regarde droit devant elle. Elle a l’air au bord de l’évanouissement. Elle semble fatiguée, lasse. Ses fesses lui font mal. Toute comparaison avec des personnes réelles s’arrête évidemment là.
À Berlin, ce genre de lassitude était courant et le mal aux fesses aussi : car la Berlinale montre environ 400 films, à côté de la compétition et des spéciales, il y a le Panorama, le Forum et d’innombrables sections qui plaisent à Dieter Kosslick, ce chef étonnant d’un Festival pas comme les autres.

La section culinaire, par exemple, serait bienvenue à Cannes où ses recettes donneraient des idées et un avant goût d’une "bien-bouffe" nécessaire même en France.
Mais blague à part : trop de films de la compétition ne correspondaient pas au niveau d’un festival de cette envergure.

Surtout l’engouement pour des films de famille, déjà sélectionnés en abondance les autres années, est assez consternant :
Please Give de Nicole Holofcener ; En famille de Perbille Fischer Christensen ; Greenberg de Noah Baumbach sont des comédies douces-amères qui feraient honneur à une télévision populaire, mais ne sont pas à leur place dans un grand festival.

Alors que The Kids Are Allright de Lisa Cholodenko (réalisatrice du remarquable High Art) sur une famille de femmes, Julianne Moore et Annette Bening, excellentes, où les enfants cherchent leur donneur de sperme pour connaître le père biologique, faisait au moins rire et avait un franc parler réjouissant.

Submarino de Thomas Vinterberg, le film de famille le plus désespéré qu’on puisse imaginer, avait des qualités cinématographiques indéniables et plusieurs acteurs impressionnants de justesse dans des scènes à la fois immondes et habitées par la plus grande délicatesse. C’était un film bouleversant par son regard porté sur les enfants condamnés à grandir seuls à cause de parents marginalisés et irresponsables.

Deux films sortaient vraiment du lot et dépassaient largement cet étalage de bons sentiments pas toujours maîtrisé :

* Der Räuber (Le Voleur) de Benjamin Heisenberg. (1)
Der Räuber raconte l’histoire de Pumpgun Ronnie, un marathon man voleur et pilleur de banques, célèbre en Autriche. C’est un film sobre, pas du tout encombré par une recherche de compréhension psychologique, et Heisenberg nous met tout de suite au parfum : un homme s’entraîne à l’intérieur de sa prison et de sa cellule à un marathon qu’il va gagner haut la main, une fois dehors.
Mais le dehors n’est pas différent du dedans. Cet homme ne fera rien d’autre que de courir, même en liberté. Der Räuber est le portrait de cet homme accroché à ses exploits, incapable de se penser en dehors de cette obsession. Car ses pillages de banque, jusqu’à trois le même jour, lui procurent l’intense sensation de vivre, le kick dont il ne peut plus se passer. L’argent, il n’en a rien à faire, il met les sacs pleins de billets sous son lit et n’y touche plus. Le film culmine dans une chasse à l’homme où il sème tout le monde, parce qu’il court plus vite et parce qu’il est très malin. Il est finalement à l’image de notre société en crise. Toujours là où on ne l’attend pas, son obsession tourne tranquillement à la psychose que rien ni personne ne pourra plus arrêter. Nous assistons fascinés à la mort annoncée d’un homme que les valeurs d’une société dépassée n’ont pu accrocher.

De ce film précis et clinique, ne laissant naître aucun sentiment d’envie de repentir ou de compassion, nous passons à l’autre extrême : le super kitsch, le mélo, dégoulinant de sentiments qui font pleurer à chaudes larmes.

* My name is Khan de Karan Johar.
My name is Khan répète la phrase "I am not a terrorist" en ritournelle et retrouve au passage tous les grands mythes américains.
En Amérique, les pauvres peuvent faire carrière, tous ont le droit de parler directement au président et tous roulent les r et parlent l’anglais bien connu du British Empire, mais le trauma 9/11 détruit tous les espoirs et rend ce pays bête et méchant.
Ce contre quoi Khan (prononcez rrhan) va partir en croisade.
Ce résumé naïf correspond au film de 165 minutes qui ne manque pas de générosité et d’humour. Il permet aux plus humbles de conquérir un pays, à Khan, ici, le cœur de la belle de ses rêves. Inspiré par ce qui est arrivé à l’acteur Shah Ruk Khan à son arrivée aux USA, c’est un film Bollywood à la Hollywood grandiose, qui devrait faire pâlir d’envie tous les mélos de Sirk et les autres.

Roman Polanski fournissait avec The Ghost Writer le vrai grand polar politique du Festival.
Un Ours d’argent pour la mise en scène correspond à Berlin aussi à la distinction du meilleur réalisateur. Roman Polanski a coécrit le scénario de Robert Harris d’après son roman d’investigation, né de sa proximité avec l’entourage de Tony Blair. Harris s’est réjoui publiquement d’avoir trouvé en Roman Polanski un partenaire génial qui a fait ressortir le meilleur de son livre.
Avec ce film, les fantômes de la guerre froide se pressent à la porte : comme le dit Grumberg, dans son excellent Pleurnichard (au Seuil) : "Mais qui aime les fantômes qui ont un accent ?" Polanski absent, sorte de fantôme du festival frappait fort avec ce film brillant, situé dans le présent. La ressemblance avec des personnes…. n’était pas fortuite cette fois ci.

L’Ours aime le miel

Les ours aiment le miel : l’ours de la 60e Berlinale ne fait pas exception.
L’Ours d’Or a donc été attribué au film Bal (Miel), dernier volet de la trilogie Yumurta (Œuf) ; Süt (Lait) du cinéaste turc Semih Kaplanoglu, contes à rebours d’un cinéaste poète...
Bal est l’histoire au quotidien d’un petit garçon qui découvre aux côtés de son père la multiple splendeur de la forêt, d’une fleur, les émanations du vivant. Yusuf s’applique à ne pas abîmer ses chaussures parce qu’il n’a qu’une paire. Ainsi regarde t-il de la salle de classe les autres jouer au foot et écoute émerveillé une petite fille déchiffrer du Rimbaud. Le ton est donné.
Quand le père de Yusuf part avec son mulet et des cordes de plus en plus loin chercher le miel dans les arbres de plus en plus haut, nous partageons l’inquiétude des siens. Il y a là la beauté et la simplicité des Élégies de Sokurov.
Éloge d’une vie où il s’agit d’apprendre la sensualité des choses, à écouter le vent, le craquement des branches et la respiration des arbres. Et encore une fois, c’est un film sur le lait. Le verre de lait comme objet transitionnel : le fils ne veut pas boire son verre de lait. Le père le vide à sa place quand la mère ne regarde pas. Leur complicité est muette et efficace : quand Yusuf, très émotif, bégaie, le père le fait chuchoter et le fait parler près de l’oreille. Il est en confiance et son handicap s’évanouit. Et quand sa mère est prise dans son chagrin, elle ne remarquera même pas son acte d’héroïsme d’avoir vidé son verre de lait rien que pour elle.

Dans un festival, ces films nés de l’harmonie indicible d’êtres à l’humanité accomplie voisinent avec des films d’une tout autre facture.

Caterpillar de Koji Wakamatsu, film parfois insoutenable sur la guerre et les conséquences qui détruisent les femmes et les hommes.
Un homme tronc revient de la guerre : la moitié du visage brûlé et amputé de ses bras et de ses jambes. Nommé le Dieu vivant, il est exhibé avec ses décorations et ses hauts faits de guerre. Sa femme (Shinobu Terajima, prix d’interprétation féminine) en revanche est doublement punie : elle doit faire tout pour garder cette larve en vie, travailler dans les champs et assouvir son désir sexuel insatiable.
Wakamatsu nous avait bouleversé avec United Red Army, où il critique les dérives autoritaires des mouvements révolutionnaires étudiants. Homme averti de l’âme japonaise, producteur de L’Empire des sens d’Oshima, il défend la dignité des femmes dont il exalte la beauté et l’ardeur, il dénonce dans ce film implacable le désir de guerre jamais assouvi des dirigeants japonais, la soumission aveugle à l’empereur et la tendance actuelle à vouloir réarmer le Japon, en rappelant les millions de victimes de la dernière guerre. Son héros est un violeur de femmes et un soldat féroce, un tueur. Point d’égards pour lui : il sera hanté par ses méfaits et en mourra.

La chasse à l’homme

Dans sa sobriété et sa dureté, le film japonais de Wakamatsu est proche du film iranien Shekarchi (Le Chasseur ou le Temps de la colère) de Rafi Pitts.
Un film puissant sur l’ordinaire, le quotidien de la répression et des conséquences sur un homme comme tout le monde, aimant sa femme et son enfant, abattus dans la rue - par erreur - à Téhéran.
On ne peut imaginer de film plus actuel et moins manichéen. Cet homme va devenir un sniper, un tueur de flicaille car il n’a plus rien à perdre. Mais il est clair que le réalisateur ne l’absout pas de sa responsabilité : "Ce n’est pas un homme bon, puisqu’il tue !". Le film révèle les divergences à l’intérieur de l’armée et de la police. Les hommes ne savent pas ce qu’il faut faire, quelle attitude adopter. Une véritable lutte pour le pouvoir éclate entre de petits chefaillons. Les disputes des policiers lancés à sa poursuite alternent avec une discussion sérieuse sur la nécessité de laisser faire la justice.
Rafi Pitts démontre des faits et espère qu’il pourra malgré tout retourner en Iran et montrer son film là-bas. Cependant, il est très curieux que ce jury ait préféré récompenser plusieurs fois des films de moindre importance politique qui n’étaient même pas supérieurs d’un point de vue cinématographique.

La dure condition de détention faites aux délinquants juvéniles domine dans le film roumain de Florin Serban Eu cand vreau sa fluier, fluier (When I Want to Whistle, I Whistle,) un film où le microcosme de la maison de détention sert de catalyseur.
Leurs conditions de détention révèlent et analysent l’état de la Roumanie, aujourd’hui. Un drame intime se prépare à l’extérieur, un drame de famille que le jeune acteur principal qui a tout de suite happé notre regard, incarne avec véhémence.
Sa mère, qui l’a abandonné à plusieurs reprises, veut emmener son plus petit frère en Italie où un travail l’attend. Il veut que son frère reste, mais enfermé, il ne peut rien faire pour l’en dissuader. D’où une escalade de violences pour arriver à ses fins. Nous ne savons pas si tout cela va marcher, mais la façon avec laquelle il arrache la promesse à sa mère de laisser le petit frère avec lui, est, dans sa détresse extrême, plus que convaincante.
Alors qu’il menace d’exécuter l’otage, il se contentera finalement d’un baiser chaste et de boire un café avec elle avant de se rendre. Ce film a été distingué deux fois : par le grand prix du Jury et par le Alfred Bauer Preis hautement doté qui lui permettra de réaliser un autre film dans une réelle indépendance. Le réalisateur dont c’est le premier film, en fera sûrement bon usage.

Le vertige de l’âme

Quand passait le film russe, Kak ya provel etim letom (How I Ended This Summer) d’Alexeï Popogrebsky, où il y avait adéquation entre un paysage hors du temps aux confins de l’Arctique et une lutte entre deux hommes, on a tout de suite pensé : voilà un film qui plaira à Werner Herzog, président du jury.
Il y avait là un ours blanc qui rôdait dans ces étendues vides et le vieux disait toujours au jeune : "Ne sors pas sans ton fusil, tu pourras rencontrer un ours. Un collègue a été mangé l’année dernière !". Sur fond d’effondrement de l’ex-Union soviétique, ce jeune volontaire vit un Tchernobyl réel ou imaginaire, en tous cas évolue dans des régions contaminées. Les hommes sont mis à l’épreuve, sommés de trouver des stratégies de survie dans leur station météo, avant-poste de l’enfer quand le bateau de ravitaillement vient à manquer.
Dans ce beau film contemplatif sur les tourments qu’affrontent les hommes en présence de forces hostiles d’une nature indomptée, la naissance de conflits presque dostoïevskiens semble inévitable.
Prix d’interprétation ex-aequo à Grigori Dobrygin et Sergei Puskepalis et Prix pour la meilleure performance artistique, à savoir le travail de la prise de vue du chef-opérateur Pavel Kostomarov.

Le grand événement de cette 60e Berlinale n’était peut-être pas la découverte de tous ces films, mais un retour sur le passé, la restauration d’un des plus importants films de Fritz Lang d’avant-guerre, Metropolis, qui analyse le capitalisme féroce, l’exploitation des ouvriers et qui se termine par l’éloge du médiateur, sorte de syndicaliste illuminé qui défendrait les ouvriers contre l’arbitraire du grand patron.
Dans ce film-monument, il y a déjà la vision de la personne fragile, clivée, manipulée et la création d’un robot qui la remplacerait, basée sur l’illusion de la ressemblance et ce que Fassbinder appelle "l’exploitation des sentiments".
Cette problématique correspond à l’héritage du romantisme allemand. Il est utile de rappeler dans ce contexte que le jeune cinéma allemand dont Herzog était une des figures les plus imposantes faisait l’impasse sur le cinéma nazi et des grands films de propagande produits par la UFA pour revendiquer le lien direct avec le cinéma de Lang et de Murnau.

Jud Süss - Film ohne Gewissen de Oskar Roehler s’inscrit dans cette réflexion faite de réminiscences du cinéma nazi toujours honni et encore interdit, visible uniquement dans les cinémathèques, condamné à être présenté "accompagné" par des spécialistes, pédagogues, historiens de cinéma, comme si le langage cinématographique ne parlait pas pour lui-même et si le public était immature dans son regard et dans ses jugements.
Le film d’Oskar Roehler travaille un autre angle d’attaque que le film antisémite de Veit Harlan Jud Süss (Le Juif Süss) - en réalité "Jud" veut dire "Youpin".
Pour Roehler, c’est l’acteur Ferdinand Marian (Süss-Oppenheimer), le personnage-clé du film : il lui fait expier sa vanité d’acteur qui n’a pas su dire non à Goebbels en l’envoyant au front assister aux projections destinées aux soldats, condamné à le regarder en boucle et à supporter leurs manifestations de haine.
Car même s’il n’est pas juif, il l’incarne avec un tel talent que personne ne le croira plus. Jusque-là, le film avance honnêtement ses pions. Mais où cela se gâte est le moment où Roehler ne résiste plus à l’envie de montrer des extraits du vrai film de 1940 et à y insérer des plans avec son acteur Tobias Moretti, qui est d’ailleurs remarquable. Ce vrai mélangé de faux et l’usage de faux dans un vrai film de cinéma, détruit l’échafaudage fragile du film et le voue à l’échec. Cette roublardise virtuelle gâche tout.

"Quand la Berlinale est terminé, on constate avec étonnement que Berlin est toujours là", (2) dit Wolfgang Kohlhaase.
Il est le scénariste de presque tous les films emblématiques de la RDA et a écrit depuis pour Andreas Dresen (7e ciel) et tant d’autres.
La 60e Berlinale lui rendait hommage à lui et à Hanna Schygulla, l’égérie de Fassbinder, pour l’ensemble de leur œuvre.

Heike Hurst
Jeune Cinéma n°329-330, printemps 2010

1. Benjamin Heisenberg : son premier film Schläfer était à Cannes (Un certain regard) avec Falscher Bekenner de Christoph Hochhäusler. Les deux jeunes réalisateurs sont à l’origine de la revue Revolver.
2. Appliquez la phrase à Cannes pour comprendre la différence.

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