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Berlin 2009 I
La compétition officielle
publié le mercredi 11 février 2015

Berlin, février 2009, 59e édition

par Heike Hurst et Andrée Tournès
Jeune Cinéma 322-323, printemps 2009

Une 59e Berlinale riche en films de toutes sortes, un festival où l’interrogation sur le sens profond de l’engagement d’un festival de cette envergure semblait avoir pris le pas sur le choix de films aux qualités cinématographiques irréprochables.

Le Palmarès a rétabli en revanche la balance du coté du cinéma d’auteur, et a fourni un verdict digne de tous les éloges. Qu’une jeune péruvienne de 32 ans, Claudia Llosa, emporte l’Ours d’or à l’unanimité, est une bonne nouvelle. Selon le jury, les meilleurs films étaient réalisés par des trentenaires. Alle Anderen de Maren Ade ne fait pas exception, puisqu’il a été doublement distingué, par un prix du Jury et un Ours d’argent de la meilleure actrice, Birgit Minichmayr, une découverte, cantonnée jusque-là dans des rôles secondaires d’idiote sexy, alors qu’elle est actrice de théâtre reconnue à Vienne.

La teta asustada (Fausta) Aaka The Milk of Sorrow, le deuxième long métrage de Claudia Llosa, après Made in USA, décrit avec délicatesse la vie de Fausta (Magaly Sollier) née sous le signe d’un trauma.
Au lieu de sombrer dans la psychose, elle va lentement vers la vie tout en restant fidèle à la promesse donnée à sa mère, qui lui a transmis en chantant ce qu’elle a subi, livrée comme des milliers de Péruviens aux exactions commises pendant les vingt années de lutte entre les partisans du Sentier lumineux et les soldats de la junte militaire. Sa fille en est pétrifiée et barre la route aux éventuels envahisseurs en introduisant une pomme de terre dans son vagin.
Nietzsche aurait dit qu’il faut parfois chanter les choses trop dures à dire. Fausta chante quand la pression devient trop forte, elle chante dans son travail comme employée de maison. Sa patronne, bourgeoise et pianiste, lui propose un marché : pour chaque chanson chantée, elle aura une perle de son collier cassé. Aubaine pour Fausta, à qui manque l’argent pour ramener le corps de sa mère au village.
Autour de ce nœud dramatique, Claudia Llosa, en bonne intelligence avec l’écrivain du même nom, peint un panorama des fastes ordinaires (mariages et enterrements), épingle avec humour la coexistence entre rites archaïques et société moderne de marketing et de publicité. Tous et toutes déploient des trésors d’imagination pour survivre, adoptant rapidité et agilité pour que les mêmes décors servent plusieurs fois, que les gâteaux de mariage ne soient jamais ni coupés ni mangés.
Ainsi sort de cette problématique angoissante d’un héritage de la violence et de la douleur un désir de vie très puissant, porté par un symbolisme inventif et une poésie des plans jamais démentis. Lima s’étale devant nos yeux, un escalier d’une hauteur hallucinante porte le pas encore incertain de Fausta, l’autiste, qui au lieu de sombrer dans la psychose, va lentement vers une vie à elle.

About Elly de Asghar Farhadi (2008)
On a déjà vu ses films et aimé en particulier La Fête du feu (Firework Wednesday) qui confrontait les joies et les déconvenues d’une femme de ménage au vécu d’une femme de classe moyenne. L’une n’avait rien à envier à l’autre.
Ce travail remarquable sur les différentes strates de la société iranienne et leurs points de rencontre est porté par About Elly à son apogée.
Une femme d’une beauté radieuse court après un cerf-volant. On ne la verra plus, mais tout le film se construit autour de cette figure, Elly, qui a été amenée à contre-cœur dans cette maison au bord de la mer, où un groupe d’amis veut passer le week-end. Elly est venue, mais ne veut pas rester. Elle est l’institutrice des enfants de Sepideh qui veut la marier à son frère venu d’Allemagne qui est seulement de passage. Mais ces choses-là n’ont pas été dites et pourrissent l’atmosphère de joie et de détente qui domine au début du film. Comme dans L’avventura, plusieurs personnes partent à la recherche d’une femme disparue. Chacun dévoile son moi profond, révèle ses pensées. Ce n’est pas un psychodrame théâtral, c’est un travail remarquable sur tous ces personnages et leurs réactions, y compris les enfants.
Prix de la mise en scène pour cet auteur dont on aimerait connaître tous les films.

Deutschland 09 - 13 kurze Filme zur Lage der Nation, film collectif de Fatih Akin, Wolfgang Becker, Sylke Enders, Dominik Graf & Martin Gressman, Christoph Hochhäusler, Romuald Karmakar, Nicolette Krebitz, Dani Levy, Angela Schanelec, Hans Steinbichler, Isabelle Stever, Tom Tykwer, Hans Weingartner.
L’Allemagne dans tous ses états est le sujet majeur de ce film collectif, rappelant Allemagne année zéro de Rossellini (1948), L’Allemagne en automne (1978), et L’Allemagne 90 neuf zéro de Godard (1991).
Treize cinéastes allemands se prononcent sur l’état de la nation. Il y a de tout : la comédie, la farce, (exemple : "Jetzt sehen Sie so aus wie Sie die Deutschen sehen !" ("Ta gueule exprime trait pour trait comment tu vois les Allemands !"), le débat démocratique, l’architecture (une des séquences les meilleures) et le rêve d’anticipation.
Les épisodes marquants sont tout sauf anodins.
Fatih Akin s’intéresse à la portée politique du cas de Murat Kurnaz, un Turc incarcéré pendant cinq ans à Guantanamo ; Hans Weingartner raconte Andrej Holm, un Allemand enfermé après une surveillance de onze mois, digne de la chasse aux sorcières. Tous deux étaient innocents et ont été relâchés faute de preuves.
Hans Steinbichler décrit l’univers des fidèles lecteurs du journal FAZ qui, un beau jour, change de maquette. Ce fait "inadmissible" crée une mini-révolution qu’un représentant des lecteurs ultraconservateurs pousse à son paroxysme. Traitement esthétique d’une question épidermique : et si les lecteurs, originaires du Obersalzberg étaient à jamais exclus de toute compréhension de la question internationale et de son aspect cosmopolite ?
Wolfgang Becker évoque la maladie de nos démocraties en inventant un hôpital de cauchemar.
Ulrike Meinhof et Susan Sontag discutent ensemble, ce qu’elles ont hélas omis de faire de leur vivant (Nicolette Krebitz).
Romuald Karmakar fournit un document singulier sur un Iranien intégré dans le sex-business, déplorant sa disparition.
Angela Schanelec nous dit bonjour avec un plan de la ville maintenu, comme chez Kiarostami, au delà de l’écoulement du temps pour nous laisser à nos pensées avec un Caspar David Friedrich de son inspiration, une toile vivante de maître, un matin du monde et les roseaux dans la brume.

Alle Anderen (Tous les autres) de Maren Ade (2008)
Le film décrit un couple en vacances, qui se déchire sur les questions essentielles, l’être et le paraître. Doublement distingué par le Grand Prix du jury et un Prix d’interprétation à Birgit Minichmayr, le film est brillamment dialogué.
On rit alors que la situation des deux amoureux se dégrade.
Elle a du succès dans son métier (elle est extravertie), sait ce qu’elle veut, l’entoure son compagnon de tous ses soins, croit tout ce qu’il dit… Lui est plutôt introverti, il est architecte et ne se vend pas très bien, il a proposé des belles choses qui n’ont pas marché. De plus, il ne se trouve pas à la hauteur sexuellement et s’invente un petit bonhomme en bois pour articuler ses doutes. La rencontre avec un ancien ami crée un conflit qui va précipiter le drame.
Le début du film comporte une très belle scène où la tata, Minichmayr justement, copine très sexy du tonton, n’est pas acceptée par une petite emmerdeuse, sa nièce potentielle et essaie de lui apprendre de dire ce qui ne va pas, au lieu de faire la gueule. Elle lui fait une démonstration très réussie, elle lui dit : "Tu peux dire, je te hais, je te tue…", et s’exécute en tombant dans la piscine comme si elle était morte. Cette scène va évidemment revenir, clore un cercle d’histoires vécues et imaginées qui se refermera peut-être pour toujours. Entre temps, la rencontre avec un autre couple, qui semble avoir tout réussi, n’arrange rien entre eux : la cohabitation, l’épineuse question d’avoir ou non un enfant, le métier, la carrière, etc., tout est évoqué : un film prometteur.

Little Soldier de Annette K. Olesen (2008)
Rôle de choix pour la star de tous les films majeurs de la Danoise Annette K. Olesen, Tryne Dyrholm. 
Ici, elle est Lotte, revenue d’Irak ou d’un autre enfer, peut être l’Afghanistan. En tous cas elle sait se défendre, frapper comme un homme et fera le boulot d’un homme : conduire en Mercedes les putes qui travaillent pour son père, trafiquant de femmes, de marchandises et autres, au lieu de rendez-vous et intervenir au cas où.
Les putes sont toutes africaines. Lili, celle dont elle doit particulièrement s’occuper, est une splendide créature au caractère de cochon venue du Nigéria. Lotte n’est pas au point, elle veut faire le bien : donc elle barde Lili avec l’argent de son père et la force à retourner au pays s’occuper de sa gamine restée là-bas.
C’est là le véritable sujet du film : jusqu’où peut-on s’ingérer dans la vie d’une autre personne et la forcer à quitter une condition qu’on juge soi-même dégradante ? Une scène vaut tout : Lotte sort de la maison bourgeoise d’un faux nécrophile, Lili au cul nu sur le dos. Sur le trottoir en face, une femme entourée de sa progéniture et d’une poussette les regarde. Hélas, le film n’arrive pas toujours à cette hauteur et passe par trop de dialogues explicites au lieu de démontrer par l’image ce dont il s’agit.

London River de Rachid Bouchareb (2008)
Rachid Bouchareb donne de ses nouvelles avec un film tendre et ouvert, dont l’enjeu est de réunir et réconcilier des communautés séparées. Il rapporche deux personnes que tout sépare, la culture, la langue et la couleur de la peau : Sotigui Kouyaté, un Noir qui parle français, et Brenda Blethen, Anglaise de souche, qui ignore tout du monde arabo-musulman.
Le film scelle leur rencontre en les confrontant à une épreuve extrême. Les deux cherchent leurs enfants disparus après les attentats de Londres de 2005. Même s’il force un peu la dose, Bouchareb séduit, et les deux acteurs donnent leur meilleur. Élisabeth ne peut accepter l’idée que sa fille aimait et vivait avec un Noir musulman et apprenait l’arabe dans une mosquée... "Ça se parle, l’arabe ?" demande-t-elle en substance, quand elle voit cette calligraphie pour la première fois. Sotigui Kouyaté rappelle que si nous n’avons qu’une bouche et deux oreilles, c’est qu’il faut écouter deux fois avant de parler une fois.
Sotigui Kouyaté a obtenu le prix d’interprétation, et le film l’Ours d’argent.

Gigante de Adrian Binez (2008).
Ce petit film argentin, court, tranquille et sympathique, a reçu un grand Prix.
Le personnage est un gros et grand homme, Jara. Il travaille la nuit, chargé de vérifier les moniteurs des caméras de surveillance. Dans la journée, il a toute sa liberté, il reste cependant dans sa maison à regarder des vidéos, faire des mots croisés et écoute de la musique.
Un jour, il aperçoit sur son écran une jeune fille très jeune qui travaille comme femme de ménage dans le supermarché. Très intéressé par cette fille, il passe ses journées à la regarder dans son travail solitaire.
Happy end : ils se retrouvent et vivent ensemble heureux.

The Messenger de Oren Moverman (2008)
Will Montgomery est un soldat de l’armée américaine. Au cours des ses interventions en Irak, il a été blessé dans son corps et dans son âme parce que son amie s’est éloignée de lui.
Ayant encore trois mois de service à faire, il est muté au Casuelty Noticious Office : c’est le nom d’un service douloureux, celui qui doit informer les parents de soldats tués au combat. Un long parcours en voiture, et Will pendant le voyage discute avec un officier plus vieux que lui, le capitaine Tony Stone.
Ils savent que leur travail n’aura pas grand succès. Et que la vie des parents sera un enfer. La fin du film offre une nouvelle ouverture…

Sturm (La Révélation) de Hans Christian Schmid (2008)
En revenant sur la guerre du Kosovo et ses innombrables victimes, Hans Christian Schmid met en scène une procureure, Kerry Fox, remarquable.
Inspirée par sa rencontre avec Hildegard Uertz-Retzlaff, Schmid la montre opiniâtre pour faire parler une victime (Anamaria Marinca) qui aimerait oublier au lieu de retraverser son calvaire.
Au tribunal de La Haye, un ancien commandant de l’armée yougoslave, Goran Duric, est accusé d’avoir déporté et tué des civils musulmans bosniaques dans la petite ville de Kasma. Un jeune homme, accuse le commandant, se rétracte et meurt, sans doute gêné d’avoir menti…
Hannah, un procureur, va à l’enterrement du garçon et rencontre sa sœur Mira. Pendant très longtemps, Mira craignant pour sa famille et ses enfants refuse de parler mais, grâce à l’insistance de Hannah, elle finit par accepter de raconter ce qui s’est passé. Un finale très triste où les juges se comportent comme s’ils étaient les avocats de Duric.

Heike Hurst et Andrée Tournès
Jeune Cinéma 322-323, printemps 2009

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