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Il est difficile d’être un dieu (2013)
de Alexeï Guerman
publié le mercredi 11 février 2015

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°364, hiver 2015

Sortie le mercredi 11 février 2015

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Récompensé au Festival de Rome 2013, ce film posthume de Alexeï Guerman (1938-2013), achevé par sa veuve et son fils, et dont la réalisation aura pris une quinzaine d’années, sort enfin sur nos écrans grâce à l’audacieux distributeur Capricci. (1)

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Proche par son style de ses cinq autres réalisations, en tout et pour tout, le film est, littéralement, dantesque, ainsi que le remarquait Umberto Eco dans un article de La Repubblica du 12 novembre 2013. Il se situe dans un Moyen-Âge fantasmé où gesticulent des hommes difformes et grimaçants qui, près de trois heures durant, s’écharpent, se torturent, s’entretuent.

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Tiré du roman de science-fiction éponyme des frères Strougatski paru en 1964, c’est la seconde adaptation cinématographique de ce texte, après celle de Peter Fleischmann, en 1991. (2)
Le synopsis, pourtant simple - un voyage interplanétaire dont le cinéma traite de façon récurrente au moins depuis Georges Méliès, téléportation au Moyen Âge, révolte du peuple opprimé mené par le personnage christique Don Rumata, mi-Spartacus, mi-Zardoz, interprété par la vedette russe Leonid Yarmolnik -, devient totalement incompréhensible à la simple vision du film, Alexeï Guerman plongeant obsessionnellement le spectateur dans la violence et dans la boue.

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Paradoxalement, ce maniaque de la précision historique (voir le temps passé à choisir des montures vraisemblables) livre un récit en pure opacité.
Ni la luminosité ni la clarté géométrique d’un Eisenstein n’ont de place ici. La fange représentée trouve son équivalent visuel dans un traitement délibérément impur du noir & blanc. L’image est ainsi constamment voilée par différents dispositifs - brume, fumée, rideaux de pluie - destinés à jeter le trouble. Le regard est sollicité par un trop-plein de détails qu’il peut à peine capter.

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Dans un entretien de 2002 avec Tatiana Nikichina, le cinéaste estimait que l’on n’a pas exploré toutes les possibilités du noir & blanc : "C’est seulement aujourd’hui qu’on revient à la compréhension du muet. La même chose avec le noir & blanc. Je suis l’un des premiers à y être revenu. Puis, deux ans plus tard, Steven Spielberg s’en est aussi entiché"…

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La noirceur des personnages, la confusion entretenue entre différentes périodes historiques, la parabole politique détournant le conte enfantin des frères Strougatski vers une tragédie inlassablement ressassée ne nous laissent de répit que dans le paysage de neige final.
La bande-son est une composition bruitiste de Viktor Lebedev, où dominent des grincements de chaînes omniprésentes. Elle est d’une remarquable sobriété, laisse de longues plages de silence et contraste, de ce fait, avec l’image sursaturée de signes. Un passage musical poignant est le solo de clarinette conclusif, une improvisation jazzy à laquelle font écho quelques notes plus grossières jouées par une trompette.

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Le film se présente sous forme de longs plans-séquences s’attardant peu sur les paysages, les éléments d’architecture gothique et les masures paysannes.
S’y s’affrontent des personnages aux trognes spectaculaires restituées en gros plans.
Le réalisateur a casté lui-même les figurants qu’il préférait appeler acteurs de second ou troisième plans, suivant des critères plus picturaux que pittoresques - au sens fellinien du terme.

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Le parti pris en matière de montage entretient ce chaos. En effet, au lieu d’alterner les séquences, les plans et les époques, ainsi que le faisait Griffith dans Intolérance, Alexeï Guerman opte pour une formule simultanéiste - non pas au sens coloré des Delaunay, mais de celui d’un mélange de valeurs.
D’où l’impression de brouillage que procure la vision de cette œuvre. 
Il est difficile d’être un dieu restera longtemps une énigme.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°364, hiver 2015

1. Le film a aussi été sélectionné à l’Étrange festival 2014 et au Festival de Rotterdam (Spectrum) 2014.

2. Arcadi & Boris Strougatski, Trudno byt’ bogom, Moscou, 1964. Il est difficile d’être un dieu, traduction de Bernadette du Crest, Paris, Denoël, 1973.
Un dieu rebelle (Es ist nicht leicht ein Gott zu sein) de Peter Fleischmann (1989).


Il est difficile d’être un dieu (Trudno byt bogom). Réal : Alexeï Guerman ; sc : A.G., Svetlana Karmalita d’après Arcady & Boris Strougatski ; ph : Vladimir Ilin, Youri Klimenko. Int : Leonid Yarmolnik, Dimitri Vladimirov, Laura Lauri, Aleksandr Ilin (Russie, 2013, 170 mn).



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