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Olmi, Ermanno (né en 1931) (e)
Entretien avec Andrée Tournès (2004)
publié le jeudi 19 février 2015

Rencontre avec Ermanno Olmi (né en 1931)

à propos de En chantant derrière les paravents (2003)
Annecy, septembre 2004

Jeune Cinéma n°292, novembre 2004


Le film d’Ermanno Olmi a été présenté en février dernier, au Festival de Berlin, dans des conditions telles que l’écho critique en fut très assourdi, et c’est une litote.
Andrée Tournès avait évoqué (1) la beauté cristalline de ses images, au service d’un étrange récit de pirates chinois du 19e siècle, menés par Madame Ching - histoire véridique, même si l’auteur a réduit à trois navires la flottille de deux mille jonques que dirigeait cette sublime reine des pirates.
Le film est de bout en bout admirable, construit sur la mise en abyme successive de différents plans de réalités, sans que jamais sa narration en soit affectée ni son éclat obscurci.
Le précédent Olmi, Le Métier des armes, n’avait pas rassemblé les spectateurs qu’il méritait pourtant.
Qu’En chantant derrière les paravents connaisse le même sort serait la plus triste façon de commencer l’hiver.

L.L.


Jeune Cinéma : Je voudrais vous poser des questions sur le processus créatif de votre film. Comment est née l’idée de la guerre chinoise contre la piraterie ? Comment aussi s’est imposé l’étagement des trois éléments du film : le bordel au présent, le spectacle qu’il y offre sur une scène de théâtre et le récit de la guerre fait par un présentateur du bordel ?

Ermanno Olmi : Il y a trente ans, j’ai trouvé, dans un récit de Borgès, une référence à la guerre chinoise de la piraterie, une information sur un poète chinois dont je ne saurais prononcer le nom, mais qui est très connu en Chine et considéré comme un Homère chinois.
Son poème retrace l’histoire véridique de cette guerre, et tous les éléments narratifs correspondent à une réalité. Il peut servir de fondement à une conception selon laquelle, dans certaines circonstances, au lieu de résoudre les conflits par la guerre, on peut le faire par le per dono, ce qui est la même chose que l’amour. On ne peut pardonner que par amour.

Étrangement, cela se réfère à un concept de Confucius, "le pardon est plus grand que la loi", affirmation qui oppose la religion hébraïque à la religion chrétienne, Moïse et Jésus-Christ. D’une part, la loi du talion - tu fais une erreur, tu seras puni -, de l’autre, la punition est remplacée par le pardon. La justice du châtiment et celle de l’amour. Ce n’est pas l’oubli.

Je reviens donc à ces trente ans, je me suis procuré une documentation à Pékin sur la piraterie chinoise, tous les livres que j’ai pu trouver. Or le récit de la femme pirate est attesté par tous les textes.
Quand la flotte de l’empereur s’est mobilisée, a encerclé les trois vaisseaux pirates, au moment où une destruction universelle peut être déclenchée, on installe la paix.

Ce grand poète termine son récit en disant : "Et alors, les paysans ont fondu les épées pour acheter des charrues".
Isaïe lui aussi a écrit : "Fondez les sabres et fabriquez les charrues".

Et ce concept est né dans une époque beaucoup plus ancienne, "si tu connais ton erreur, je te donne mon amitié".

Quand Saddam Hussein, et dieu sait s’il était couvert de crimes, s’est vu encerclé et attaqué par les armées américaines, il savait que sa vie est celle de son pays étaient en danger et il a lancé un signal, mais les autres ne l’ont pas reçu. Ils voulaient la guerre, Saddam n’était qu’un prétexte pour justifier leur guerre.

JC : Mais quel sens donneriez-vous au bordel où commence le film, avec son récitant qui raconte la piraterie ?

E.O. : C’est le lieu mal famé par définition. L’amour y devient une marchandise, le corps de la femme est vendu. L’illusion du bonheur donné par la fumerie est une tricherie, mais c’est du bordel que naissent les fleurs les plus belles.

Et ce sont les prostituées du bordel et les voleurs des bateaux pirates qui iront au paradis, et non les hypocrites qui font semblant d’être honnêtes, ou d’être en règle pour cacher leurs intérêts. C’est bien ce que dit la Reine des Pirates : "Vous établissez vos règles selon vos intérêts".
Pensez aux mères américaines à qui on ramène leurs fils à l’état de cadavres. Ces gens-là transforment leurs guerres en occasion de gain et ces jeunes de nos sociétés qui ont besoin d’argent pour vivre normalement, on leur donne des millions pour les recruter. La guerre est une affaire pour tous et jusque pour les victimes, ces pauvres soldats disgraciés.
Le bordel, pour y revenir, est le lieu de la vérité. La putain sait qu’elle est une putain et les pirates de mon film disent : "Nous sommes des voleurs honnêtes".

JC : C’est ce qu’écrivait Simone Veil à propos de l’Iliade : "le cynisme est le premier pas vers la vérité".

E.O. Bravo ! Simone Veil qui s’était faite ouvrière, il faudrait faire un film sur elle, et c’est les Français qui devraient le faire. Et à la télévision, pour toucher le public ordinaire !

JC : Et le personnage si bien interprété par Bud Spencer, cet employé déguisé en amiral galonné de la flotte d’Andorre, qui raconte la guerre de la piraterie sur une scène de théâtre à l’intérieur du bordel ?

E.O. : Je voulais qu’il soit bien clair que notre film est la représentation de cette fable chinoise comme un Occidental la verrait. C’est comme si à Pékin, on montrait une pièce de théâtre de Peppino Di Filippo. Ceci est une fiction, il y a une fable et le spectateur a conscience que c’est une fable. Or toutes les fables expriment une vérité que, au niveau de la réalité nous ne pouvons pas dire.

JC : Et cela, vous l’aviez prévu dès le début ?

E.O. : Non. C’est le 11 septembre qui m’a fait comprendre que le monde avait changé. À partir de là, se sont mis en mouvement des conflits qui reposent sur la terreur, où ceux qu’il faut terroriser sont des citoyens incités à peser sur leur gouvernement. C’est l’ère du massacre des innocents.

JC : Une dernière question qui porte sur un détail. Il y a lors de la mort du vieil empereur une très belle séquence : autour du corps étendu de l’empereur, les valets disposent les cages des oiseaux mécaniques, qui se mettent à chanter et attirent un oiseau qui écoute et répète le chant des petites mécaniques. J’ai pensé que ce pourrait symboliser le cinéaste qui apprend à chanter à nous, spectateurs ?

E.O. : On peut éventuellement donner un sens symbolique à cette séquence, mais ça ne serait pas celui que vous donnez…

Aparté de Andrée Tournès : "Et Olmi explique alors le sens qu’il a voulu donner. Je lui dis qu’il est peut-être préférable de ne pas le révéler, ce qui rendrait le spectateur passif. Olmi est d’accord, mais ajoute : "Vous pourriez le raconter à votre voisin de maison".

Propos recueillis par Andrée Tournès
Annecy, le 30 septembre 2004

Jeune Cinéma n°292, novembre 2004

(1) voir Jeune Cinéma n° 288 (mars-avril 2004), p. 12.

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