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Carla’s Song (1996)
de Ken Loach
publié le mercredi 27 juin 2018

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°239, septembre 1996

Sélection officielle de la Mostra de Venise 1996

Sortie le mercredi 30 octobre 1996


 


L’histoire commence à Glasgow en 1987. Nous sommes dans un bus à étage et nous assistons à des scènes de comédie pure. George, le jeune chauffeur - plaisir de retrouver Robert Carlyle, le Stevie de Riff-Raff (1990) (1) -, intervient entre le contrôleur et une passagère qui parle mal anglais. Il paye son ticket. Ce geste lui vaut une suspension d’une semaine. Carla offre un petit cadeau à George en remerciement et disparaît sans rien dire. Obsédé par cette belle jeune femme latino-américaine, il finira par la retrouver dansant dans la rue pour se faire de l’argent. Et lorsqu’il découvre qu’elle vit dans la minuscule chambre d’un foyer, il l’installe chez un copain, Sammy. On retrouve cette solidarité inhérente au personnages de Ken Loach qui fait tant plaisir à voir. C’est, inversée, celle qui unissait les deux personnages de Ladybird (1994).


 

Ce sont ces gestes qui conduisent George à dévier de sa routine, c’est cette rencontre qui va tracer son itinéraire. La recherche de Carla, le désir de percer le secret qui l’habite vont amener le conducteur écossais à s’engager dans une (en) quête dont le but sera le Nicaragua qu’elle a quitté au cours de la guerre civile qui oppose les Sandinistes aux Contras.
Dans une très belle scène, la jeune sœur de George lui fait un cours sur ce pays dont il n’a jamais entendu parler. C’est le curé de la paroisse qui lui a fourni les informations. Une fois renvoyé par la compagnie de transports après avoir emmené Carla dans le bus au dessus du Loch Lomond, George décide de partir avec Carla pour le Nicaragua pour retrouver son ami et du même coup, il l’espère, lui permettre de conjurer les cauchemars qui hantent ses jours et ses nuits.


 

La grande force du scénario réside dans le lien étroit, organique qui unit cette magnifique histoire d’amour et la découverte de la réalité du drame nicaraguayen. Chercher à opposer les deux partie du films - l’une à Glasgow, l’autre sur les pistes et les villages autour d’Estelli -, constitue un non-sens. C’est le même élan qui conduit Ken Loach à tremper ses personnages dans le feu des conflits. La deuxième partie de Carla’s Song contient des séquences superbes, que ce soit dans la description de la vie quotidienne (celle du bus avec une caméra coincée entre les passagers), ou celles qui révèlent les horreurs commises par les Contras financés par la CIA.


 

Le personnage de Bradley, magnifiquement interprété par Scott Glenn, membre d’un organisme humanitaire, permet à Ken Loach de dire ces horreurs, sans les montrer. Ça n’en a que plus de force. Que l’on se souvienne comment il parlait de l’Irlande à la fin de Looks and Smiles (1981), lorsque la jeune recrue montrait les photos raportées de là-bas. On touche là à une émotion vraie, d’autant plus forte qu’elle correspond aussi à la prise de conscience de l’acteur lui-même des conséquences de la politique de son pays. Scott Glenn rappelait, à Venise, comment il avait découvert tout cela grâce au tournage de Ken Loach, lui qui avait servi dans les Marines.


 

L’émotion, le tragique, éclatent dans l’une des séquences finales avec la chanson de Carla qui marque ses retrouvailles avec elle-même. Les fils du scénario se nouent à ce moment précis avec une sobriété et une économie de moyens qui sont la marque du cinéma de Ken Loach. Certains critiques présents à Venise ont parlé de didactisme là où le cinéaste est fidèle à ses prises de positions, à son style. C’est d’autant plus remarquable qu’avec des moyens plus importants, le cinéaste reste fidèle à lui-même. Au moment où il atteint une plus grande reconnaissance, il continue de creuser son sillon avec cette constance qui caractérise toute son œuvre.


 

Carla’s Song est un film fort, qui dénonce ce qu’il est de mode d’oublier. C’est un grand film dans lequel la maîtrise du récit, la rigueur de la mise en scène sont tout entières au service d’une volonté de rappeler l’histoire récente, une histoire qui s’incarne dans des personnages tous admirables. Admirables parce que romanesques dans leurs élans, et aussi porteurs des tragédies individuelles et collectives de notre histoire.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°239, septembre 1996

*Cf. "Entretien avec Ken Loach", Jeune Cinéma n°240, novembre 1996

1. "Riff-Raff", Jeune Cinéma n°212, janvier-février 1992.


Carla’s Song. Réal : Ken Loach ; sc. : Paul Laverty ; ph : Barry Ackroyd ; mont : Jonathan Morris ; mu : George Fenton ; déc : Martin Johnson ; cost : Daphne Dare, Lena Mossum. Int. : Robert Carlyle, Oyanka Cabezas, Scott Glenn, Salvador Espinoza, Louise Goodall, Gary Lewis (Grande-Bretagne, 1996, 127 mn).



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