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Berlin 2008 II
Forum
publié le dimanche 22 février 2015

Berlin, février 2008, 58e édition
Forum

par Heike Hurst
Jeune Cinéma n°315-316, printemps 2008

Le Forum du Jeune Cinéma, normalement la pépinière de talents et le terrain de découverte du Festival, n’a pas fait, cette année, une très forte impression.

Les films vus (12 sur 36) n’étaient pas mauvais.

Le Premier Venu, un Doillon admirablement écrit, remarquablement filmé par Hélène Louvart, mais décevant par le jeu pas toujours maîtrisé des acteurs.
Malgré le retour de Gérald Thomassin qui se debrouille pas mal avec son personnage, les jeunes filles choisies pour ce film, Clémentine Beaugrand et Jany Garachana, n’avaient pas toujours l’étoffe de leur rôle.
Néanmoins, Doillon reste un maître pour capter le parler des jeunes gens d’aujourd’hui.

Regarde-moi de Audrey Estrougo est une autre tentative de transcrire ce langage si particulier et d’en faire un film.
La banlieue-ghetto, un regard acéré sur la différence sexuelle et ce que cela implique dans le choix des rôles.
Ce premier film est une tentative très audacieuse de faire émerger la différence de regard des garçons et des filles. Alors que cette réalisatrice débutante a cerné la violence inhérente à cette ségrégation, dûe à l’inégalité des sexes, elle n’arrive pas à présenter vraiment les implications profondes de ces deux points de vue. Elle ne dépasse pas l’astuce de raconter les mêmes choses vues par les yeux du garçon et ensuite par la fille. Le manque d’une vraie mise en scène anéantit cette belle idée et laisse une impression d’inachevé. À suivre.

D’autres jeunes femmes retenues pour des faits autrement plus graves dans les prisons israéliennes, ont passionné public et critiques.

Shahida - Brides of Allah de Natalie Assouline (Israël), approche ces femmes sans haine. Comment sont-elles devenues des "suicide bombers", des bombes humaines vivantes, alors qu’elles sont instruites, souvent enceintes ou mères de plusieurs enfants ? Elles ne diront pas les vraies raisons, ni leurs sentiments profonds. Elles répondent, certes, mais en ne perdant jamais de vue leur responsabilité par rapport à une communauté qui châtie sévèrement les traîtres à la cause.
Le film est emblématique des critères de sélection de la section Forum : les sujets brûlants ont priorité sur le film cinéma, le reportage télé a priorité sur le documentaire de création.

C’est le cas aussi pour le film de fiction, Son of a Lion de Benjamin Gilmour. Le scénario, élaboré avec des Pachtounes de Darra Adam Khel (Afghanistan), relate le combat d’un gamin pour étudier au lieu de perpétrer l’art de fabriquer des armes. Son père armurier ne cédera au désir de son fils qu’au bout de multiples épreuves.

Un grand moment de cette programmation fut incontestablement My Winnipeg de Guy Maddin, hymne d’amour à sa ville natale, tourné dans un noir et blanc artistique, avec éclairages savants et animations hors pair, créant l’illusion parfaite d’être invité dans la cité du 19e siècle.
Il se dégage de ce film des vibrations hypnotiques, une fascination naît devant la voix, celle de Guy Maddin, qui dit son commentaire. Un délice pour amateurs du noir et blanc et de la mythologie des villes.

Autre événement, Loos ornemental de Heinz Emigholz, consacrée à l’architecte Adolf Loos et à ses créations de marbre et de lumière, est un témoignage de l’intemporalité de la création dans le domaine de l’architecture, des Arts déco et de la science d’agencer des matériaux très différents.

Parlons encore d’un projet arrivé à son point final dont le Forum du Jeune Cinéma a toujours rendu compte, mais que Leipzig a révélé : Les Enfants de Golzow (Dann leben sie noch heute. Die Kinder von Golzow) de Winfried et Barbara Junge.
Ce dernier volet de 290 minutes est le dix-neuvième film de la série et raconte la vie de Elke et de Karin, puis celle de Eckhard et de Bernhard, tous scolarisés en 1961, l’année de la construction du Mur et de la création de leur école pilote à Golzow.
Ces enfants ont été filmés de 1961 à aujourd’hui.
De multiples films rendent compte de l’évolution de quelques-uns des 31 élèves de la classe d’origine. Parmi eux, un pilote de chasse, passé de Hohnecker à la Bundeswehr, et d’autres personnages hors du commun.
Tous participèrent au projet de long cours et ont accepté d’ouvrir leur cœur et leurs maisons à l’équipe de cinéma installé depuis toujours dans leur salle de classe, déboulant aujourd’hui dans leur salle de séjour.

Ce film-monstre est une histoire individualisée de la RDA, un compte rendu fidèle des événements qui aboutirent à l’ouverture du Mur et à l’effondrement d’une économie dont les enfants de Golzow, femmes et hommes d’aujourd’hui, n’ont pas fini de ressentir les effets.
Golzow aura un musée à l’intérieur de l’école et la table de montage des Junge en bonne place pour raconter toujours et encore cette saga unique du réel, capté sur quarante-sept ans. Comme le dit Lanzmann : "Le musée sert autant la mémoire que l’oubli".

Heike Hurst
Jeune Cinéma n°315-316, printemps 2008

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