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Berlin 2005 I
Compétition officielle
publié le mercredi 25 février 2015

Berlin, 10-20 février 2005, 55e édition

1. Vue d’ensemble de la Berlinale 2005
par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°296-297, été 2005

2. Zoom sur nos best sellers 2005
par Heike Hurst
Jeune Cinéma n°298-299, automne 2005

I. Vue d’ensemble de la Berlinale 2005

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°296-297, été 2005

À la Berlinale 2005, moins de films, plus de salles.
La fête pour le public qui avait accès aux films dans les quartiers les plus excentrés.
La fête pour la presse qui pouvait tranquillement voir et revoir les films en compétition et des sections, entre soi sans avoir à se procurer des tickets d’entrée.

À part la sélection française, représentée par Man to Man de Régis Wargnier, Le Promeneur du champ de Mars de Robert Guédiguian, De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard, tous des auteurs confirmés dont les œuvres restent sans surprise, le programme du festival, toutes sections confondues, offrait des premiers ou seconds films, des expériences anomales, des essais, bref des œuvres à risque et également des cinématographies lointaines comme celle de la Chine profonde.

Tickets, de Ermanno Olmi, Abbas Kiarostami et Ken Loach (2005)

Les trois épisodes de cette œuvre commune des "vieux" maîtres inauguraient la compétition.
Tout le récit est situé dans un train parti d’Albanie, qui traverse l’Europe.
Un vieux pharmacien a raté sa correspondance, une gentille et belle hôtesse le dépanne et lui trouve une place dans le train pour Rome. Tout rajeuni, hanté par le visage de la belle jeune fille, il rêve d’une liaison merveilleuse.
Un jeune, qui fait son service civil en accompagnant une horrible grosse dame qui le traite en larbin, arrive à se libérer.
Trois jeunes Écossais, qui ont largué le salaire du mois pour assister à Rome au match du siècle, se font voler un ticket par le fils aîné d’une famille albanaise, entassée dans un couloir.
Tout est entrecroisé. Les personnages se fondent dans le monde du train, ses voyageurs, ses tricheurs, son contrôleur.
On ne sait pas très bien qui a filmé quoi, mais - la conférence de presse en fut témoin - la complicité heureuse des trois compères, confrontés dans leur travail aux difficultés langagières, était évidente.

Un ensemble anglo-saxon conjuguait tous les genres - le biopic, Kinsey de Bill Condon, l’évocation nostalgique, The Ballade of Jack and Rose, le musical, Beyond the Sea de Kevin Spacey,la parodie cocasse, The Life Aquatic with Steve Zissou de Wes Anderson, la comédie classique In Good Company de Paul Weitz. Quelques thèmes étaient récurrents - les horreurs de la guerre, les conséquences de la délocalisation et les problèmes familiaux.

La Ballade de Jack et Rose de Rebecca Miller (2005)

Le film traite aussi d’une relation père-fille, mais située dans les années 80. C’est un film sur un homme qui s’accroche à un passé révolu, comme un cavalier solitaire qui chevaucherait sur les autoroutes : Jack, dans la solitude d’une île, a reconstitué sa vie de hippy accompagné de sa fille. On peut déceler l’ombre d’une relation incestueuse. Le retour des anciens amis est un échec, il reste impuissant devant l’invasion sans gêne de la jeune génération.
Le récit de Rebecca Miller à des sursauts poétiques et mystérieux. On garde au cœur la mort de Jack, honorée à l’antique par l’embrasement de tout ce qu’il a aimé, sauvegardé, et amoncelé autour de son cadavre. C’est, pour Rose, l’adieu au père et son passage à l’âge adulte et à la normalité.

Beyond the Sea de Kevin Spacey (2004)

Ce qui fascine dans ce film n’est évidemment pas la biographie de Bobby Darin, le chanteur pop adulé des années 60, mais la performance de Spacey qui a voulu jouer le rôle de Darin et a su imiter les gestes, les poses, la voix, et la manière d’affronter le public.
Le scénario raconte l’histoire d’une passion, d’un rêve conçu dans l’enfance et réalisé dans l’âge mûr, celui d’un enfant chétif sauvé par la musique, et la réalisation témoigne de l’obstination de Spacey qui, tout jeune, voulait imiter son idole, comme Darin imiter Sinatra.
On reste un peu gêné par le procédé qui réunit dans un même plan Bobby adulte et Bobby enfant qui l’encourage, mais on est subjugué par la dynamique des concerts, la sûreté de la voix, l’élégance de ses danses.
On retrouve Mack the Knife où Kurt Weil devient pop et notre gentil Trenet et sa Mer électrisée. Les danses s’inspirent de celles de West Side Story. Pour la petite histoire, parmi les danseurs figurait un tout jeune Kevin.

Fateless de Lajos Koltaï (2005)

Le Hongrois Koltaï fut le collaborateur d’Istvan Szabo et s’inspire du premier roman autobiographique d’Imre Kertesz.
Y est rappelée la rafle des Juifs hongrois en 1944 et suivie la plongée d’un jeune "idiot" au sens dostoievskien, qui, dans l‘horreur de Buchenwald, se sent vivre quasi dans la normalité. Il pense qu’on peut s’expliquer avec un garde allemand, apprend comme à l’école les règles de survie et les exigences de la dignité. Laissé pour mort sous un tas de cadavres, il se retrouve "libéré" dans un camp américain.
Bizarrement, le plus terrible se passe avant et après l’expérience du camp.
Quand son père est déporté, l’enfant de 14 ans accède à la vie adulte. Il va sans peur au premier rassemblement et ignore le geste d’un garde qui veut l’écarter.
À son retour dans la famille, il est mal accueilli ; on lui conseille de tout oublier.
Un passage imperceptible de la couleur au sépia puis au gris de terre, la montée de la musique d’abord à peine perceptible et devenant un requiem somptueux accompagnent en sens inverse la plongée dans l’inhumain et la montée du courage.

La vie que je voudrais de Giuseppe Piccioni (2004)

L’action s’y joue sur deux niveaux.
C’est un document sur l’univers du spectacle, avec les acteurs, les agents, les décideurs, les producteurs, et le menu fretin des maquilleurs, costumières, et autres photographes de scène.
Au centre du récit, la relation de deux acteurs, leur rencontre, l’attirance réciproque et la désaffection.
Piccioni, d’une part, fait sentir les répercussions des intrigues dramatiques sur les sentiments des acteurs, dans l’esprit de Pirandello, d’autre part, il confronte la carrière rapide et brillante de la jeune débutante au déclin de celui qui l’a aidée. Un motif qui fait penser à Une étoile est née. Le film ravit par la beauté des scènes de théâtre, répétitions ou représentations. Les deux interprètes Enrico Lo Cascio et Sandra Cecarrelli laissent deviner sous leur bravoure professionnelle leur trouble intérieur

Provincia mecanica de Stefano Mordini (2005)

C’est la première fiction d’un jeune documentariste.
Cette ville "mécanique" est Ravenne, filmée de nuit dans un plan initial qui évoque immanquablement Le Désert rouge d’Antonioni.
Un leurre : la ville apparaît vite dans sa "mécanicité", dans un monde de graviers, de terreau, où d’énormes machines construisent et édifient. C’est le monde du travail de Marco. Chez lui règne un chaos sympathique : le plus petit est accro à la télé, son aînée sèche l’école, chat, chien et iguane s’ébrouent en liberté.
La crise se déclenche avec la visite d’une assistante sociale qui confie l’enfant à la mère de Silvia. Commence un processus de déchéance pour Marco, qui perd successivement sa fille, sa femme, son petit garçon et sa maison. Une figure maîtresse est celle d’un bel ouvrier slave, une autre celle d’un copain syndicaliste, deux figures de conte, adjuvante et opposante.
Ravenne est vue par les yeux d’un documentariste, des personnages épisodiques - dont un prédicteur d’avenir - témoignent du talent dramatique du jeune Mordini. La citation d’Antonioni et une course de bicyclette libératrice à la René Clair confirme sa cinéphilie.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°296-297, été 2005


II. Zoom sur nos best-sellers

par Heike Hurst
Jeune Cinéma n°298-299, automne 2005

Sometimes in April de Raoul Peck (2005)

Scène banale. Dans la brousse : une femme sert à manger à son mari. Puis il met sa casquette et dit : "Je vais travailler". Ses outils de travail sont un bâton pour incendier, une machette pour couper. Ce n’est pas de la canne à sucre qu’il ira couper. Car ça se passe au Rwanda en 1994.
Plus bas, dans les feuillages, une femme ensanglantée porte une jeune fille, suivie d’une autre. Toutes les trois se sont extraites d’un tas de cadavres. Elles ont survécu au massacre qui s’est déroulé à quelques centaines de mètres de là, où elles étaient pensionnaires et enseignante dans une école catholique qui accueillait des jeunes filles d’origine tutsi et d’origine hutu.
Quand les tueurs se présentaient, leur institutrice ne voulait ni les séparer, ni les dénoncer. Cette femme dont le mari est parti "travailler", ouvre sa porte aux mitraillées miraculées, les aide à se reposer et à panser les blessures, mais leur dit aussi de partir à la tombée de la nuit. Car son mari les tuera s’il les trouve.
Petit point d’histoire : à cette époque, la femme du Président du Rwanda disait personnellement à tous ses subordonnés d’aller tuer les Tutsis. Et s’ils revenaient trop tôt, elle leur disait "vous n’avez pas assez travaillé !".
Aux procès qui suivirent, certains affirmaient, pour se disculper : "On traînait un peu, on y retournait pas tout de suite".

Ce n’est qu’une des scènes simples et fortes de Sometimes in April de Raoul Peck, film qui raconte l’histoire de ce génocide, survenu en 1994.
Le film commence dans le présent, en 2004, au moment du tribunal qui juge, en Tanzanie, les crimes des génocidaires. On suit l’histoire de deux frères Hutu, racontée en de multiples flash back.
Honoré (Oris Erhuero), animateur à la radio de la haine, RTLM, qui incitait au meurtre des Tutsi - la radio qui ne parlant d’eux qu’en termes de "cockroaches", de cafards, de vermine à éliminer.
Son frère Augustin (Idris Elba), marié à une Tutsi, se souvient, à l’occasion d’une journée de commémoration du génocide en 2004, de tout ce qui s’est passé.
Le film n’évoque pas seulement les massacres et leur organisation (presque un million de personnes tuées), il dénonce vigoureusement la politique de non-intervention de tous les gouvernements concernés, des nations européennes, des USA en particulier qui retirent leurs troupes au milieu des massacres et n’évacuent que les citoyens américains blancs et les ressortissants belges.

Sophie Scholl, les derniers jours de Marc Rothemund (2005)

La volonté de se donner entièrement à une cause au risque de perdre la vie, n’est pas une idée neuve en Europe. Mais ceux qui s’engageaient sous le IIIe Reich, dans une entreprise qui pouvait leur coûter la vie, n’étaient pas très nombreux. Les historiens parlent de 2% de résistants dans la population allemande, résistants repérés, car réprimés, exécutés ou emprisonnés, donc recensés. Ceux qui ont tendu la main anonymement ne sont évidemment pas dans ces statistiques.
Le groupe de la Rose blanche (Weisse Rose) se constitue autour de Sophie Scholl, et de son frère Hans.
Printemps 43, Stalingrad est tombé, le Maréchal Paulus capitule, mais l’appareil de répression se déchaîne pour que le défaitisme et le découragement ne doivent pas gagner l’armée et la population.
Briser le moral des troupes est "haute trahison" et puni de mort. Après avoir distribué des tracts dans l’enceinte de l’Université de Munich, Sophie et son frère sont arrêtés. La Gestapo les interroge séparément, montre des aveux de l’un à l’autre pour les faire craquer. Sophie tient bon et invente au fur et à mesure une histoire qui trompe même l’interrogateur de la Gestapo. Elle lui tient tête pendant 5 heures et puis ne demande ni clémence ni peine plus légère, car pour elle, ça serait trahir son idée.
Au contraire, quand elle est confondue, elle le revendique et dit : "Oui, je l’ai fait et j’en suis fière !". Sophie et ses amis sont exécutés, elle est décapitée, elle n’avait que 21 ans. "Heute hängt ihr uns und morgen werden eure Köpfe rollen !" ("Aujourd’hui vous nous condamnez à mort, mais demain se sont vos têtes qui vont tomber"), dit-elle au juge enragé, Freisler, dépêché de Berlin pour le Tribunal du peuple qui condamnait avec des lois d’exception.
Le film se base sur les protocoles des interrogatoires. De là viennent les dialogues étincelants qui constituent le cœur du film.
Le corps de Julia Jensch (Prix d’interprétation féminine), sa voix, la vibration de sa volonté résistent à toutes les tentatives de Mohr (le SS de la Gestapo) de l’infléchir. Finalement il voudrait qu’elle sauve sa tête pour vivre ! Mais au lieu de renier son idée comme Galilée, elle choisit la mort. Comme Luther, comme Jeanne d’Arc, elle ne peut clamer que sa vérité.
Dans l’histoire, on le sait, ça se termine toujours plus mal pour les femmes. Mourir pour une parole donnée, les Allemands tiennent là leur Jeanne d‘Arc.

Sophie Scholl, les derniers jours a obtenu le prix de la meilleure interprétation féminine (prix mérité), celui de la meilleure mise en scène, et l’Ours d’argent.
C’est vrai qu’il nous impressionne par la force de l’argumentation, c’est un film de thèse, de procès, d’interrogatoire, mais ce n’est peut-être pas la bonne méthode de nous faire comprendre des choses uniquement par la parole.
C’est tout le contraire qui devrait se passer dans un film de cinéma : de nous faire comprendre justement par les images ce que Sophie ressent.

U-Carmen eKhayelitsha de Mark Dornford-May (2005)

Le film, à la gloire de Georges Bizet et de Prosper Mérimée, a obtenu l’Ours d’or.
Le texte écrit en 1845 (première de l’opéra en 1875) ne se démode pas : cette adaptation s’est faite en collaboration avec l’interprète principale, Pauline Malefane, qui campe une Carmen inédite, volcanique. Cette femme est une bombe érotique à la chair opulente. Un visage de déesse khmer, un corps vaste, elle les séduit tous, les gendarmes et les voleurs, les hommes et les femmes. "Si tu m’aimes, gare à toi !". Quand elle chante cette annonce de réjouissances futures, on a la chair de poule. Cette Carmen ne ressemble à aucune autre. Elle travaille dans une usine de cigarettes. Elle adore le chant et c’est l’actrice Pauline Malefane qui chante et nous enchante. Le plot est connu mais quelle inventivité dans l’exécution de tous ces numéros, de toute cette musique que nous savons siffler les yeux fermés et pourtant : là, elle correspond aux plus petits gestes quotidiens, aux disputes de la vie, devient ce fil conducteur qui nous mène dans les huttes du township près du Cap et qui nous installe à côté des ouvrières, dans leurs baraques rudimentaires, où tous ces gens sans travail, sans horizon … sont artistes de la vie, de la jouissance malgré tout.

Quel devenir, à part être policier, devenir soldat ou contrebandier ?
La liberté, semble dire Carmen, elle n’est pas dans ce qu’on fait : elle est dans ce qu’on a au fond du cœur. Cette Carmen-là est une femme libre et dans cette société, laminée par l’apartheid et corrompue dans toutes ses instances, il n’y a que des gens qui veulent posséder, donc qui veulent logiquement la posséder, elle aussi.
Carmen va mourir parce qu’elle veut vivre libre.
Pauline Malefane campe une Carmen tellement authentique et vraie que toutes les autres adaptations s’estompent dans notre souvenir.
On n’aura jamais été si loin du folklore et de la chansonnette et jamais, on n’aura vu les gens des township filmés comme ça.
Un Ours d’Or surprenant, mais brillant de l’éclat et du feu d’artifice que ces femmes qui ne correspondent en rien à notre idéal de beauté, savent créer avec un rien.
Une langue qui claque, une démarche qui parle, une robe qui tourne : voici un film qui donne du bonheur !
Le film est parlé dans la langue Xhosa, comprise par 30 % de la population du Cap.

Heike Hurst
Jeune Cinéma n°298-299, automne 2005

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