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Berlin 2005 II
Le Forum
publié le mercredi 25 février 2015

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°296-297, été 2005

Comme la compétition, c’est également un film à sketch, coproduction roumaine, bulgare, bosniaque, hongroise et serbe, qui ouvrait le Forum.

Lost and Found de Stefan Arsenojevic, Nadejda Koseva, Mait Laas, Kornei Munddruczo, Cristian Mungiu, et Jasmila Zbanic.

On retiendra trois sketches :

Dans Rituel, de la Bulgare Nadejda Koseva, le plus brillant, une famille en liesse fête le mariage du fils absent. Seule la voix d’un pasteur canadien relie la joyeuse famille bulgare à la cérémonie lointaine : un film sur l’effacement des distances.

Dans le plus cocasse, La Fille et le dindon, du Roumain Cristian Mungiv, c’est encore une famille qui entreprend de couvrir de cadeaux le chirurgien qui va opérer la mère. Le gros dindon de la fille, un animal exceptionnel capable de compter et de danser fait partie des cadeaux. L’élément satirique est évident. Le fiancé militaire de la jeune fille lui explique comment adapter la technique du pot-de-vin à l’importance du corruptible, portier, infirmier, chirurgien. Quant au dindon savant, sauvé in extremis, il est le héros du film, porteur de la moralité : un ami ne se mange pas. Pour la petite histoire, l’acteur dindon ne daigna montrer ses talents qu’une fois le tournage fini.

Enfin, dans Fabulous Vera, du Bosniaque Stefan Arseniewicz, on a le plaisir de retrouver la lumineuse Milena Dravic en traminote enragée et amoureuse.

Silentium de Wolfgang Murnberger

Il s’agit d’une production autrichienne, réalisée par un cinéaste du même cru, mais de ton allemand.
Un ton dû à l’importance des acteurs, notamment celle des deux protagonistes, Joseph Hader et Joachim Kroll, l’interprète inoubliable de Eine Reise nach Inari de Peter Lichtefeld, 1998.
Silentium est un polar cocasse et un cocktail façon Molotov lancé à la tête des curés, banquiers, beau monde, veuve éplorée et autres directeurs du Festival de Salzbourg. Le film démarre avec le "suicide" d’un certain Gottlieb Domheil, parent du directeur de l’Opéra, sur le point de révéler les abus subis dans son adolescence au petit séminaire.
Sa veuve engage un privé, Brenner, un peu clochard mais tenace. C’est Hader, héros d’une série télévisée très suivie en Allemagne, qui l’interprète. D’où une connivence de bon aloi avec les spectateurs. Polar oblige, interdiction de désamorcer les effets de surprise et signaler les cascades de retournements dramatiques et amusants.
Le mot "Silentium" évoque le grand silence monacal, l’étouffement des scandales, le vulgaire "ferme ta gueule, sinon… ".
L’action est presque tout entière confinée dans le couvent du Père Fitz, qui croit au sport et aux bonnes œuvres et où apparaît, de nuit, la silhouette géante du factotum. Quelques échappées atteignent le sommet du Hochberg, où Brenner et son ami risquent fortement de subir le même suicide que Gottlieb Domheil.
Ce n’est qu’en fin de parcours qu’on assiste aux fastes de l’opéra où l’on retrouve le beau monde, le baryton célèbre et le directeur de l’opéra de Salzbourg. À la fin du film s’impose, après le fracas de l’orchestre, le beau silence définitif.

Le Forum présentait un ensemble de films chinois produits et situés dans la Chine profonde de l’Est.

Kekexili de Lu Chan (2004).

Un jeune journaliste de Pékin rejoint après un long périple en train une patrouille de volontaires tibétains qui traquent les bandes criminelles qui massacrent en masse les antilopes du Kekexili revendues à haut prix à des acheteurs étrangers.
Gai Ju obtient du chef de la patrouille qui sillonne l’immense réserve la permission d’accompagner celle-ci.
À son arrivée au campement, la petite population du village célèbre les funérailles de deux patrouilleurs assassinés par les contrebandiers. Un très bref morceau d’ethnologie où les complaintes funèbres s’accordent aux flammes des deux bûchers.

Après ce préambule, l’auteur s’embarque dans un western chinois avec son monde masculin, ses affrontements violents, sa partition entre bons et méchants dans les hauts plateaux désertiques à 4000 mètres d’altitude.
Les massacres de milliers de bêtes remplissent des charniers répugnants et la violence brutale de Ri Tai, le maître de la patrouille, s’exerce tout autant sur les siens que sur les ennemis. Une figure épique qui relève plus du capitaine Achab de Melville (Herman) que d’un policier du désert et qui sacrifie ses hommes à son obsession. Et soudain, ce film d’aventures se transforme à mi-parcours et retrouve le ton réaliste et sensible aux détails quotidiens qui caractérisent les films chinois du continent. Ri Tai se réserve quelques ballots de fourrure pour les vendre aux grossistes et survenir aux besoins de sa patrouille, tandis que les hommes de mains des pirates s’avèrent être de pauvres paysans dépossédés de leurs petites parcelles de terre avec leur langage, leurs sourires timides, leurs gestes habituels. Le virage de style est surprenant et on regrette que tout le film ne relève pas de ce réalisme à la chinoise qui fait le prix de ce cinéma. Le vrai sujet est la lutte pour la vie d’une région abandonnée à elle-même, où chacun, quel que soit son bord, se débrouille comme il peut.

Mongolian Ping-Pong de Ning Hao (2004).

L’histoire d’une balle de celluloïd trouvée par Bilgee, petit Mongol, qu’il essaie de rapporter (à pieds) à la capitale avec deux autres enfants, n’est qu’un fil conducteur.
Le film de Ning Hao, son second film après Incence est centré sur la vie libre et sauvage de trois enfants, leur rapport avec la famille réunie sous la yourte et, c’est l’élément le plus captivant, l’irruption de la société de consommation, avec ses inventions et ses complications.
Une irruption bien accueillie par le père qui rêve d’une maison hollandaise en briques, qu’il faudrait évidemment arrondir - le carré est exclu. Un tour de force : l’installation, pour faire marcher la télévision, d’une perche géante dotée de quelques piles électriques ; l’image reste hors d’atteinte, mais on entend le battement régulier du ping-pong, sport national.
Le film est d’une grande cocasserie, bourré d’inventions langagières, le thé que "les Américains nomment café", la "balle nationale" que les enfants croient unique et qu’ils veulent, dans leur patriotisme, ramener à Pékin, quitte à traverser à pied le désert de Gobi. La brutalité des rapports entre bandes, celle des punitions familiales, est le prix à payer de la liberté ; les raclées après une nuit passée à se balader sont tout de même un peu adoucies par les énormes robes assez grandes pour cacher un agneau volé ou quelques bouteilles d’alcool. Le récit s’arrête au départ de Bilgee vers la ville la plus proche où l’attend l’école encore sentie comme une immense conquête sociale. À ses côtés et avec la bénédiction des parents, s’en va vers sa vie d’adulte la sœur aînée, enrôlée dans une troupe de danse où se mêlent les rythmes swing et les ondulations asiatiques.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°296-297, été 2005

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