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Homme au crâne rasé (l’) (1966)
de André Delvaux
publié le mardi 3 mars 2015

par Raymond Chirat
Jeune Cinéma n°16 de juin-juillet 1966

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Malgré certaines maladresses dans la conduite de l’action, en dépit d’une direction d’acteurs qui ne satisfait pas complètement et d’une conclusion embarrassée qui s’essouffle et s’égare, André Delvaux, jeune réalisateur flamand a donné pour premier long métrage une œuvre prenante, et, par instant, envoûtante.

L’homme au crâne rasé conte l’histoire d’un homme qui gâche sa vie à trop rêver à une image - l’impossible amour d’un notable de petite ville pour une élève du collège aboutit à un meurtre, et se termine entre les murs d’un asile d’aliénés. Il est difficile de savoir quelle part de l’aventure se situe dans le réel, quelle part dans le délire de Govert maintenant enfermé dans cette maison.

L’architecture du film s’appuie sur de lourds effets dramatiques que l’on retrouve sans doute dans le roman, mais que l’image souligne.
Certaines coïncidences du scénario frisent le mélodrame, et, tout au long des trois grandes scènes (la fête des prix, l’autopsie du cimetière, la rencontre dans la chambre d’hôtel) court un trait de dessin qu’on pourrait croire appuyé.
Or c’est ce trait net et dur, qui fait, en définitive, la beauté de l’œuvre.

Il s’en dégage une sérénité un peu lourde, une espèce de quiétude attentive aux détails, qui paraissent traduire les qualité reconnues du pays flamand, d’où s’élève peu à peu un chant profond, mélancolique, secret, pareil à celui que chante la jeune Fran le jour où son ami croit la perdre pour toujours.

Le triomphe de cet art très concerté, où chaque mot a sa place et l’image sa valeur, où soudain le temps se fige et ne circule plus que lentement, s’épanouit dans la longue et très belle scène de l’hôtel, où les deux héros se retrouvent, se confessent se déchirent.
Étendus côte à côte sur un grand lit, ils rêvent un instant silencieux, à leurs destins qui se croisent, se nouent, et, tout à l’heure, vont se casser. Un charme pénétrant naît, se diffuse et envahit l’écran. Moment à la fois précis et ineffable, sommet du film, exquise ambiguïté d’un rêve qui deviendrait cauchemar, ou d’un fragment de vie qui achève de se briser. Images qui font oublier à tort, les scènes narquoises du début, où courent, en filigrane, des réminiscences de Jeunes Filles en uniforme et l’ironie frottée d’amertume des scènes du cimetière.

Le chant pudique et passionné, laisse, dans l’oreille du spectateur, un accent magique de désespoir et d’amour dont la plainte s’éteint lentement, comme à regret.

Il est bon que des rencontres comme celle, fructueuse, de Pesaro, rappellent que le nouveau cinéma ne repose pas uniquement sur des brouillons prétentieux, ou sur des histoires bâties de bric et de broc, et qui se traînent au fil languissant de scènes interminables et consternantes.
C’est le cinéma des copains, mais il est difficile de croire qu’en France toutes les filles s’appellent Brigitte (1) et que le cinéma, épuisé, retrouve un second souffle à Narbonne.

Ce film belge comme le film tchèque (2), tous deux tendus graves, pleins de substance et beaux à regarder, étouffent heureusement ces propos d’un jour et démontrent qu’un film s’improvise avec soin.

Fallait-il en douter ?

Raymond Chirat
Jeune Cinéma n°16, juin-juillet 1966

1. Référence au film de Luc Moullet, Brigitte et Brigitte (Prix spécial du jury au Festival d’Hyères 1966)

2. Référence au film de Ewald Schorm, Du courage pour chaque jour (1964), présenté à Pesaro 1966, et Léopard d’or de Locarno 1966.

De man die zijn haar kort liet knippen (L’Homme au crâne rasé). Réal : André Delvaux ; sc : A.D. & Anna de Pagter, d’après le toman de Johan Daisne (1948) ; ph : Gislain Cloquet ; mu : Frédéric Devreese ; mont : Suzanne Baron ; son : Antoine Bonfanti. Int : Senne Roufaer, Beata Tyszkiewicz (Belgique, 1966, 98 mn).

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