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Le féminisme français en devenir (2010)
État des lieux au tout début du 21e siècle
publié le dimanche 8 mars 2015

Le féminisme français à l’usage des jeunes générations
Petit vademecum (1789-2010)

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe (8 mars 2015)


 


 

Aux origines

 

En bons "républicains", faute de pouvoir être socialistes plus de 200 ans plus tard, commençons par la Révolution française.


 

Olympe de Gouges, auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, proclamait, en 1791, que si une femme pouvait monter à l’échafaud, elle devait aussi pouvoir avoir des droits civiques. Elle n’a eu que que le droit de monter à l’échafaud.


 

Les grandes figures de l’histoire du féminisme international ont rarement gagné autre chose et plus qu’une petite notoriété éphémère, et n’ont pratiquement jamais vu, de leur vivant, le résultat de leurs efforts. En tout cas, jusqu’à nos jours. Mais il semblerait que le féminisme moderne occidental, lui, ait commencé son "accumulation primitive du capital".

La France spécialement misogyne
 

Au départ, il n’est pas inutile de rappeler que la France, pays des droits de l’homme, devenus "droits humains", est un des pays les plus retardataires au monde sur les droits des femmes.
Pour le droit de vote, après de nombreuse péripéties, en France, il n’est acquis à toutes sans condition d’âge ou de fortune, que le 21 avril 1944 (mais n’est utilisé que le 29 avril 1945, pour les municipales). C’était pourtant pas faute d’avoir "demandé".


 


 


 


 

Mais les bonnes raisons de refuser puis de remettre à plus tard étaient innombrables. À droite : c’était pas leur rôle. À gauche : elles auraient voté comme le curé.
Dans les autres pays aussi, elles ont demandé.


 

Et elles l’ont vaillamment mérité.


 

Et elles l’ont obtenu.


 


 


 


 

La Nouvelle-Zélande et certains États américains l’ont obtenu dès 1893, l’Australie en 1902, la Finlande en 1906, la Norvège en 1913, le Danemark en 1915, la Russie soviétique en 1918, la Suède en 1919, les États-Unis en 1920, l’Irlande libre en 1922, la Grande-Bretagne en 1928. Même l’Espagne, catholique et macho, en 1931.

Pour le contrôle des naissances, c’est du même acabit. En 1919, on découvre les techniques de l’inhibition de l’ovulation, et Margaret Sanger, immédiatement entame une campagne aux États-Unis pour permettre aux femmes d’avoir accès à l’information. En France, politique nataliste d’après-guerre : pour repeupler le pays, on promulgue la fameuse loi de 1920, qui non seulement interdit et punit très sévèrement la contraception et l’avortement, mais également toute transmission d’information sur le sujet.

Idem pour le droit du travail. Le principe d’égalité des droits est inscrit dans la charte des Nations-Unies en 1945. Mais, en France, c’est en 1965 seulement que la réforme du régime matrimonial de 1804 permet aux femmes (mariées et bourgeoises) de gérer leurs biens, d’ouvrir un compte bancaire, d’exercer une profession sans l’autorisation de leur mari, et que l’enseignement technique est ouvert aux filles.
On peut faire le même constat, ou à peu près, sur le divorce, l’instruction des filles, la protection sociale et la question des enfants, etc..
Le code civil de 1804, dit code Napoléon, avait fait d’une femme : "un être de second rang si elle n’est pas mariée, un être mineur et incapable si elle est mariée".
Elle n’avait aucun droit politique ou civil. Par contre, elle était parfaitement égale à un homme face à l’impôt et à la prison. Ce code civil si résistant, spécifique à l’histoire de France, est sans doute l’un des agents les plus actifs des hiérarchies sociales françaises, et de la misogynie des esprits (y compris des femmes elles-mêmes contre elles-mêmes).


 

 

La seconde moitié du 20e siècle. Le MLF

 

Le Mouvement de libération des femmes, le MLF, n’est pas né de "Mai 68", ce qui est un peu court comme explication.


 

C’est vrai que l’acmé des sixties, c’est plus ou moins 1968, et, en France, c’est en mai. Mais en Allemagne, c’est en juin 1967 (assassinat de Benno Ohnesorg au cours d’une manif contre le shah d’Iran), et c’est en avril 1968 (attentat contre Rudi Dustchke). Aux États-Unis, c’est en avril 1968 (assassinat de Martin Luther King et émeutes de Washington), et en août (émeutes de Chicago). En Tchécoslovaquie, c’est en août (invasion soviétique), et en janvier 1969 (immolation de Jan Palach). Au Mexique, c’est en octobre 1968 (le massacre de la place des Trois Cultures). Etc.

Même s’ils ont surgi, tout casqués, de l’effervescence des années 60 partout dans le monde, les mouvements de libération des femmes sont issus de siècles de luttes, souterraines. Si le MLF français a ses particularismes, il est inspiré par le Women’s Lib (né en 1967), et il se veut internationaliste, par définition. Il est aussi, de toute évidence, lié à une rupture entre les générations, qui a fermenté entre les deux guerres (autour du Front populaire), et a pris forme après la Seconde Guerre mondiale.
Comme les autres mouvements féministes occidentaux, le Mouvement de libération des femmes en France est surtout remarquable en ceci que ses avancées semblent pouvoir perdurer, pour la première fois dans l’histoire des femmes. Il fête son 40e anniversaire en 2010.

 
Les dates clés du MLF
 

* 1949 : Parution de la bible du féminisme : Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir (1908-1986), 2 tomes de la collection blanche chez Gallimard. La thèse, c’est : "On ne naît pas femme, on le devient", c’est-à-dire : une femme, ça se fabrique. Ce qui s’inscrit donc en faux contre le vieil adage : Tota mulier in utero, qui définit les femmes par leur physiologie originelle. On peut remarquer aujourd’hui que le titre est Le Deuxième Sexe, et pas le "Second", ce qui laisse ouverte la porte à d’autres possibilités, comme si Simone de Beauvoir avait pressenti les mouvements à venir (variations de "la Nature", interventions de "la Culture"). Avec ce livre, dans l’histoire des idées, la culture vient contrarier l’omnipuissance de la nature. Aujourd’hui, on distingue les "sexes" et les "genres". Le sexe est physiologique (femelle, mâle), et le genre est social (femme, homme). Entre chaque extrême, mille combinaisons.

* 1956 : Création du Planning familial par Évelyne Sullerot (1924-2017) et Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé (1916-1994) sur le modèle des Birth Centers américains. Les centres s’appellent d’abord la "Maternité heureuse". En 1960, ils deviennent mixtes, et prennent le nom de "Mouvement Français pour le Planning Familial" (MFPF). Le mouvement est né dans le cadre de l’Académie des sciences morales et politiques, avec un carnet d’adresses d’enfer.


 

La revendication est claire : les femmes doivent obtenir le droit de choisir d’avoir ou non des enfants. Si le Planning s’apparente à un mouvement d’éducation populaire, et ressemble à un lieu de parole bien-pensante, il fournit aussi des informations sur la contraception et l’avortement, ce qui est illégal. Les deux créatrices démissionneront quand les gauchistes s’infiltreront.

* 28 décembre 1967 : Vote de la Loi Neuwirth sur la contraception qui abroge la loi de 1920. Des petits groupes de femmes, informels, non-mixtes, commencent à se constituer à Paris, autour notamment de Monique Wittig (1935-2003) et Antoinette Fouque (1936-2014), avec Sylvina Boissonnas (née en 1942) comme mécène.

En mai 1968, il ne se passe pas grand chose de spécial pour les femmes, les pavés sont un peu lourds pour elles, et dans les amphis ou dans les cours d’usines, les ténors, ce sont les hommes. Mais c’est une excellente école de form. : elles apprennent sur le tas et estiment mieux le rapport de forces.

* Printemps 70 : Meeting public à l’université de Vincennes (créée le 1er janvier 1969), d’où sort le numéro spécial de L’Idiot international (journal pamphlétaire fondé, en 1969, mort en 1994, dont la directrice de publication est Simone de Beauvoir) : "Combat pour la libération des femmes".

* 26 août 1970 : Naissance officielle du MLF. Pour fêter les 50 ans de l’obtention du droit de vote des femmes américaines, des femmes françaises déposent une gerbe sur la tombe du soldat inconnu, sous l’Arc-de-Triomphe, destinée à la femme inconnue. Une banderole dit : "Un homme sur deux est une femme". Elles sont arrêtées par la police, mais c’est l’acte de naissance du MLF.

* Automne 70 : Sortie d’un numéro spécial de la revue Partisans, chez François Maspéro, "Libération des femmes année zéro", n°54-55, juillet-octobre 1970.


 

* Février 1971 : Création du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire). Il rassemble des féministes du MLF, ainsi que des lesbiennes et des homos dissidents de Arcadie (groupe d’homos convenables fondé en 1954). Têtes d’affiches : Guy Hocquenghem (1946-1988), Daniel Guérin (1904-1988), Françoise d’Eaubonne (1920-2005). Le FHAR revendique la liberté sexuelle, s’active, se montre, et participe au journal Tout !, organe du groupe "Vive la révolution !", dont le directeur de publication est Jean-Paul Sartre (1905-1980).


 


 

* 5 avril 1971 : Publication du Manifeste des 343, connu - grâce à Hara-Kiri, le journal bête et méchant - sous le nom de "Manifeste des 343 salopes". Le Nouvel Observateur publie une pétition portant 343 signatures de femmes, qui déclarent avoir recouru à l’avortement. Parmi ces signatures figurent celles de personnalités très en vogue, telles que Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Gisèle Halimi, Bernadette Lafont, Violette Leduc, Marceline Loridan, Jeanne Moreau, Ariane Mnouchkine, Bulle Ogier, Marie-France Pisier, Micheline Presle, Christiane Rochefort, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Nadine Trintignant, Agnès Varda, Marina Vlady, Anne Wiazemsky … Le scandale est retentissant.


 

* Juillet 1971 : Là-dessus s’ajoute les déclarations du FHAR, dans un n° de Tout !. "Nous sommes plus de 343 salopes. Nous nous sommes faits enculer par des Arabes. Nous en sommes fiers et nous recommencerons". Le journal est saisi par la police et Jean-Paul Sartre est poursuivi en justice. "Atteinte à la liberté d’expression", décide le Conseil constitutionnel : en juillet 1971, les poursuites cessent.

Le FHAR finit par se scinder entre femmes et hommes, les femmes étant obligées de lutter en interne contre la phallocratie triomphante. Le FHAR aura engendré les GLH (groupes de libération homosexuelle) en province (ce qui a été très utile pour les homos très isolés) et la revue Le Gai Pied. Il est l’origine des mouvements LGBT des années 1990.

* Avril 1973 : Création du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception). Il pratique la mixité, et les discours féministes et autogestionnaires y cohabitent. Il organise des voyages en Angleterre et en Hollande pour avortements, et promeut la méthode Karman chez les médecins. Son "illégalisme de masse", revendiqué et spectaculaire a fortement contribué à la loi Veil. Le MLAC se dissout quand la loi est votée.

* 17 janvier 1975 : Vote de la loi Veil (1), qui autorise l’avortement en France. L’avortement devient l’IVG (interruption volontaire de grossesse), mot plus convenable. La loi, votée pour cinq ans, est reconduite en 1979.

 
L’âge d’or du MLF
 

Le MLF, né l’été 1970, il y a quarante-cinq ans, se développe surtout à Paris, avec des manifestations régulières, et un travail théorique sur la condition féminine. Dans les provinces, des groupes se forment aussi. Les groupes-femmes ressemblent beaucoup à des groupes de conscience, avec un côté intime et privé, et pas du tout aux groupuscules politiques.
Le MLF est un "mouvement", non homogène, comme on dit mouvement ouvrier, mouvement des sans-papiers, mouvement lycéen. C’est une sorte de fédération informelle, non-mixte, sans équipe dirigeante, de différentes tendances politiques, philosophiques ou sociologiques.

En gros, on peut les distinguer selon leur "ennemi principal" :

* Les réformistes. Elles sont les héritières de la Révolution française. Elles croient la République perfectible par des ajustements légaux (toutes les précurseures, mais aussi Élisabeth Badinter) (née en 1944).

* Les marxistes-léninistes orthodoxes. L’oppression des femmes est née avec l’apparition de la propriété privée. Friedrich Engels : "La grande défaite historique du sexe féminin", coïncide avec l’arrivée de la société divisée en classes et l’avènement du capitalisme : Clara Zetkin (1857-1933) et Alexandra Kollontaï (1872-1952).

* Les radicales. Elles pensent le "patriarcat", et le situent en amont du capitalisme. Ce courant, très hétérogène, considère que l’oppression et l’exploitation des femmes sont irréductibles aux autres oppressions et exploitations, et qu’elles traversent toutes les sociétés, les "races" et les classes (Simone de Beauvoir et sa descendance).

Toutes les tendances se retrouvent dans les grandes manifs, auxquelles participent beaucoup d’individuelles, avec leur pensée empirique personnelle née de leur vécu. Il y a celles qui veulent accéder à l’espace public, et qui, pour cela, sont obligées de se conformer aux codes masculins dominants (look, compétition, évacuation des sous-sols de la vie quotidienne). Il y a celles qui apprécient leur condition féminine et, jouant sur les deux tableaux, préfèrent l’espace privé (avantages et inconvénients, physiques et sociaux).

Mais toutes commencent à cesser de rêver au prince charmant.
Toutes commencent à entrevoir que leur légendaire masochisme est dû à l’idéologie dominante qu’elles ont intégrée. Toutes réfléchissent à la contradiction de cette "collaboration" effective à leur servitude, dès lors qu’elles aiment leurs "tyrans".
Seules les lesbiennes radicales échappent à cette contradiction intérieure. Mais dans ces années-là, elle ne sont pas aussi "fières" qu’aujourd’hui, et préfèrent souvent la discrétion aux exhibitions des gays mâles. Ce qui leur est aisé, puisque, depuis la nuit des temps, les femmes sont considérées comme n’ayant pas de sexualité. En témoigne le fait que seule l’homosexualité des hommes est punie par la loi, et pas celle des femmes (2).

Surtout les femmes, toutes tendances confondues, se tapent, plus ou moins, la double journée de travail, dès qu’elles ont des enfants, même dans les classes dominantes. Elles occupent des positions objectivement subalternes, dans les espaces publics comme dans les espaces privés, et perçoivent, pour des positions égales, des salaires de 40% inférieurs.

En fait, à partir des années 70, les femmes combattantes sont plus ou moins toutes liées par deux principes de base :

* Elles affirment que l’espace de la "reproduction" (de l’espèce, de la force de travail, de la société) est un espace spécifique de leur exploitation (maternité, corps, famille, travail domestique).

* Instruites par l’expérience historique, elles refusent de subordonner leur combat contre le patriarcat à la lutte des classes pour les gauchistes, à la lutte politique légaliste pour les réformistes.


 

 
Théorie et pratique
 

Le marché éditorial est porteur. Une intense activité se développe, qui promeut les ouvrages théoriques des intellectuelles, comme les débats et polémiques des diverses tendances.

Dans les revues, il y a de nombreux textes d’anonymes, souvent signés d’un seul prénom (et pas du nom du père). Le numéro 1 du Torchon brûle (1971-1973) sera peut-être la seule revue "œcuménique" du mouvement.

Deux maisons d’édition vont dominer la période, qui, ayant dépassé le réformisme initial, se déclarent révolutionnaires :

* Les Éditions Des Femmes, créées en 1973 par Antoinette Fouque.
C’est la tendance Psychanalyse et politique ("Psych & Po"), qui promeut les écritures féminines. Elles ont une librairie rue des Saint-Pères.

Revues : Le Quotidien des femmes (1974-1976), et Des Femmes en mouvements (deux séries entre 1977 et 1982). Un aspect sectaire avec la gourou Fouque, une tendance hyper-narcissique, mais un indéniable succès, grâce au soutien financier de Sylvina Boissonnas. On peut citer en exemple tous les noms de leur riche catalogue. On sait aussi les innombrables ruptures internes, et les grandes douleurs de celles qui furent dédaignées.

* Les Éditions Tierce (les femmes comme "Tiers-État de la subversion") créées en 1977 par Françoise Pasquier (1943-2001), animatrice de la librairie Parallèles et Éditions Solin. Liées aux divers gauchismes, elles abritent toutes les autres tendances, et mettent l’accent sur les sciences humaines et sociales et les gender’s studies. Françoise Pasquier crée le CRIF en 1982 (Centre de recherche et d’information féministe).

Revues : Questions Féministes, Nouvelles Questions Féministes, Histoires d’Elles, La Revue d’en-face, Sorcières, les Cahiers du Grif. Moins de moyens, une plus grande ouverture, la tradition d’un mouvement protéiforme et sans hiérarchie.

La rivalité entre ces deux maisons d’édition ne recouvre pas vraiment des divergences théoriques, plutôt des différences organisationnelles. Il s’agit surtout de courants plus ou moins mondains du tout-Paris, où tout le monde se connaît, avec luttes de pouvoirs, et contentieux interpersonnels.

* Octobre 1979 : Ces dissensions aboutissent à un casus belli et une scission dans le mouvement. En effet, Antoinette Fouque s’approprie le sigle "MLF" en créant une association loi 1901, nommée "Mouvement de libération des femmes - MLF" dont elle dépose les statuts. Coup de force dérisoire, mais efficace.
Les autres femmes hurlent "Au voleur !", moquent le "MLF marque déposée". Elles se regoupent autour des Éditions Tierce, et autour du Festival de films de femmes de Créteil, fondé au printemps 1979, par Jackie Buet et Élisabeth Tréhard.

 
Les années 80
 

Arrivent les années 80, avec une récupération, politique et médiatique, du mouvement, parallèlement au triomphe du capitalisme financier. Un grand cynisme règne sur les questions sexuelles. C’est la dream team des traders et des top models à poil sur les murs du métro.

On peut quand même signaler deux événements :

* En 1982 : Delphine Seyrig (1932-1990), Carole Roussopoulos (1945-2009) et Ioana Wieder (née en 1932) créent le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir.

* En 1989 : Le fonds de documentation féministe donné par Marguerite Durand (1864-1936) à la Ville de Paris en 1931 (et logé confidentiellement à la mairie du Ve arrondissement), devient une Bibliothèque Marguerite-Durand, bien visible, avec de nouveaux locaux, dans le 13e, en 1989.

 
Les années 90
 

Les années 90 sont asssoupies : "On y est arrivé, c’est irréversible", croient les femmes, surtout les jeunes femmes. Mais du coup, quand c’est difficile, elles ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes, ce qui les fragilise. Force est de constater, en effet, la présence de ce fameux "plafond de verre" : féminisation des postes, mais impossibilité statistique de parvenir aux sphères des décideurs. Les déclarations ou revendications commencent souvent par "je ne suis pas ’féministe’, mais…". Le mot "féminisme" est tombé en désuétude.


 

 

Le 21e siècle

 

Au début, deux faits, à la forme relativement traditionnelle, mais aux conséquences évidentes :

* 2000 : Après un long débat de cinq ans, une loi sur la parité est votée qui oblige les partis politiques à présenter autant de femmes que d’hommes aux élections, sous peine d’amendes financières. Ils préféraient tous payer les amendes. Mais ça commence à bouger.

* 2003 : Création de Ni putes ni soumises à la suite de la mort de Sohane, brûlée vive par un soupirant éconduit. Les banlieues se réveillent.

Puis, avec la rapidité des transformations techniques, sociales, voire géopolitiques, les années 2000 révèlent les plus ou moins fausses évidences d’autrefois, et inventent de nouvelles visions du monde.

* Si l’opposition nature et hérédité / culture et éducation a fait son temps, les humains continuent à naître inachevés, prématurés en quelque sorte, puisqu’ils sont incapables de se débrouiller seuls à la naissance. Ils doivent donc ensuite naître socialement, ce qui leur prend du temps. Ça, ça n’a pas évolué.

* Après le coup de génie de Simone de Beauvoir, reléguant l’anatomie, de nouvelles perspectives remettent le biologique à l’ordre du jour, notamment avec les progrès des neuro-sciences. L’espèce humaine n’est plus seulement double, comportant deux sexes, avec division du travail de sa reproduction. Les avancées de la recherche, comme les revendications des minorités, ouvrent de nombreuses autres pistes.

* Les problématiques d’actualité médiatique sont déjà dépassées dans les labos, dans les esprits, dans les illégalités comme dans les législations.

Par exemple, la question de la gestation pour autrui et des mères porteuses (forcément des femelles), ou la question de la castration chimique des délinquants sexuels (forcément plutôt des mâles), se règlent par des arrangements et dans le désordre.
Il en est de même pour la question de la mort, qui, après avoir été reléguée et déniée durant tout le 20e siècle, revient sur le devant de la scène, avec des contours incertains. Elle suppose celle de l’euthanasie et du suicide assisté (cf. la filmographie), valable pour tous les sexes et tous les genres, mais le plus souvent gérée par les femmes. Elle survient à un moment de la civilisation où elle pourrait réconcilier certaines oppositions factuelles, voire factices, entre genres.

* Les mouvements féministes, qui avaient été conduits par des femmes appartenant aux classes dominantes urbaines (temps, fric, capital culturel, réseau), se sont diversifiés. En témoignent aussi bien les faits divers que les films : les femmes prennent la parole un peu partout, y compris dans les zones les plus dangereuses.

Malala Yousafzaï (Prix Nobel de la paix 2014), et Wangari Muta Maathai (Nobel 2004) en disent plus long sur l’état de notre monde que les Nobel de Aung San Suu Kyi (1991), Rigoberta Menchu (1992) ou mère Teresa (1979).

* Ces mouvements féministes se sont développés le plus souvent en liaison avec les mouvements révolutionnaires, par vagues. 1789, 1830, 1848, 1871, 1917, 1919, 1936, 1945, 1968 : en période de conflits sociaux, les femmes se radicalisent avec les hommes.
Après chaque avancée, il y avait un ressac. Pendant les guerres ou les révolutions, on avait besoin des femmes. En période de reconstruction ou en période de crises, elles étaient renvoyées à leurs fourneaux et à leurs berceaux. Si ce n’est pas leurs hommes eux-mêmes, du moins quasi-automatiquement par les structures, qui sont, de fait, tenues par les hommes.
Aujourd’hui, plus trace de révolutions old fashion à l’horizon. Pourtant les femmes se reconnaissent, se regroupent, "hors tout", comme ayant acquis une vraie autonomie.

Le mouvement des femmes, qui doit endosser toutes les nouvelles problématiques humaines, et assumer de nouvelles luttes partout dans le monde, est probablement l’événement civilisationnel majeur du 20e siècle. Peut-être le seul qui pourrait aboutir à la survie, et pas à la destruction du monde. (3).

Anne Vignaux-Laurent (Paris, 2010)
Jeune Cinéma en ligne directe (8 mars 2015)

Pour une suite.

1. Simone Veil (1927-2017) est entrée au Panthéon le 1er juillet 2018. Après Sophie Berthelot (1837-1907), en tant qu’épouse de Marcellin Berthelot (1827-1907) en 1907, Marie Curie (1867-1934) en 1995, Germaine Tillion (1907-2008) et Geneviève de Gaulle-Anthonioz (1920-2002) en 2015.

2. La France a retiré l’homosexualité de la liste des maladies mentales en 1981. L’Organisation mondiale de la Santé la supprime en 1990. Le transexualisme n’est plus considéré comme maladie mentale depuis 2010. La loi n°82-683 du 4 août 1982 dépénalise l’homosexualité. Le PACS date de 1999. Le mariage pour tous date de 2013.

3. L’affaire Weinstein, en octobre 2017, et le mouvements des réseaux sociaux qui l’a suivie, a marqué un "grand bond en avant" de la lutte des femmes pour leur libération, ce que l’affaire Strauss-Kahn, en mai 2011, n’avait pas déclenché.



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