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Fruits amers (1966)
de Jacqueline Audry
publié le jeudi 12 mars 2015

par Ginette Gervais
Jeune Cinéma n°20, février 1967

Dans une petite ville d’Amérique du Sud, où s’est installé, quatre an plus tôt, un gouvernement dictatorial, un groupe clandestin continue la lutte.

La terreur règne et le mouchardage.
La lutte exige une discipline rigoureuse. Il n’est plus possible d’avoir une vie privée. Sébastien et Soledad s’aiment, mais cet amour est comme une autre clandestinité, un deuxième étage sous celui de la clandestinité politique. Il ne pourra s’épanouir que dans la liberté retrouvée.

Soledad est arrêtée, interrogée. Elle a peur mais tient le coup aux premières épreuves. Elle nie avec intelligence, mais sait qu’elle n’a pas convaincu et s’attend au pire. Brusquement, elle est libérée et ne le comprend pas elle-même. Ses camarades moins encore. On la soupçonne d’avoir trahi. Sébastien lui conserve sa confiance mais seulement en tant qu’homme privé. Comme responsable politique, il prend les mesures d’éloignement qui s’imposent.

Soledad a une demi-sœur, Tita, liée à elle par une grande affection, mais beaucoup moins engagée. Tita a un amant, Alfonso chef de la police, qu’elle aime et qui l’aime. C’est elle qui a obtenu la libération de sa sœur. Devant le désarroi que cause à Soledad l’attitude de ses camarades, elle lui dit la vérité, qu’elle répétera ensuite à Sébastien. Tandis que Soledad, imitant l’allure de sa sœur, va abattre Alfonso de deux balles de revolver.

Ainsi conté, le film serait vite jugé par certains maniaques comme un "affreux mélo".

Outre qu’un mélo n’est pas forcément affreux, le ton de ce film n’a absolument rien de mélodramatique, et c’est peut-être finalement ce qui nous touche le plus. L’accent est mis sur la vie intérieure des personnages, sur leur complexité et aussi sur leur ambiguïté.

Les protagonistes sont des êtres simples qui voudraient vivre une vie normale. Ils voudraient jouir de leur amour, ce que les circonstances leur refusent. Le monde qui les entoure est tel que le bonheur y est impossible. Leur souffrance, n’apparaît que dans quelques mots, dans le regard, l’expression du visage. Ils ne font pas de grands discours, ou des professions de foi. Mais il y a chez eux, une tension intérieure, particulièrement sensible chez Soledad. On sent aussi chez elle le durcissement né de la pratique de ce combat sans merci. Elle n’est pas exempte d’un certain autoritarisme. Malgré son souci de comprendre les autres, d’être franche à leur égard et aussi vis-à-vis d’elle-même, de les respecter, c’est cette habitude de trancher, parfois pour les autres, qui l’amènera à tuer l’amant de sa sœur.

Assez paradoxalement, malgré le talent déployé par Emmanuelle Riva, malgré la richesse du personnage qu’elle incarne, le plus intéressant, peut-être, est Alfonso, le chef de la police.
Tout chez lui n’est pas explicité certes, et on ne sait pas trop ce qui l’a poussé à faire ce métier.
Mais, s’il n’opère pas lui-même, il est le cerveau de cette répression. Il l’inspire, il la pousse aux limites de la plus extrême férocité. Il ne pense qu’en termes d’efficacité et les hommes, pour lui, ne sont que des pions sur un échiquier : ceux qui le servent et les victimes dont on doit obtenir des renseignements.

Amoureux de Tita, il libère sa sœur, mais il a l’élégance de ne pas le lui dire. Il a pleinement conscience des risques qu’il court en se livrant à cet amour. Il risque sa vie. Il risque aussi de se trouver très tôt dans une situation moralement impossible. Il sait - il le dit - qu’il sera perdant.
Il sait aussi le mépris que Tita a pour sa fonction.
Peut-être le partage-t-il lui-même, ce que laisse supposer ce qu’il dit à Tita en la quittant : Seule sa présence à lui peut le défendre, son souvenir jouant contre lui car le souvenir, c’est l’homme tout entier, avec sa fonction.

Est-ce l’effet de l’extraordinaire présence de Laurent Terzieff, du poids qu’il donne à ce personnage, mais ce chef de tortionnaires apparaît comme un homme de grand style, et parfois même, pendant quelques moments, comme un homme tout court.

Finalement, on sait gré à ce film de sa facture classique.
Il raconte une histoire et la raconte bien, sans bavures. L’intérêt ne se dément jamais.

Peut-être aimerait-on, dans un tel sujet, une couleur moins chaude, moins uniformément belle, un style moins coulant, plus de heurts ou de violence dans l’expression.

Peut-être aussi le film se ressent-il de ce qu’il a pour origine une pièce de théâtre. Cela se sent parfois dans les décors et aussi dans le rythme de l’action.

Mais l’histoire est de notre temps, les réactions des personnages, leur allure, leur psychologie le sont aussi.

Des idéalistes certes, mais qui ne refusent pas le "constat", et pour qui la prise de conscience de la réalité est le point de départ d’une action qui doit la transformer.

En cela, sont-ils vraiment de notre temps ?

Ginette Gervais
Jeune Cinéma n°20, février 1967

Fruits amers. Réal : Jacqueline Audry ; sc : Colette Audry, d’après sa pièce de théâtre Soledad (1956) ; mu : Joseph Kosma ; ph : Maurice Fellous. Int : Emmanuelle Riva, Laurent Terzieff, Roger Coggio, Beba Loncar (France-Italie-Yougoslavie, 1966, 108 mn).

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