Réel 1980
publié le dimanche 15 mars 2015

Beaubourg : le cinéma du réel

par Ginette Gervais
Jeune Cinéma n°129, septembre-octobre 1980

Voir un an de ce cinéma du Réel, c’est appréhender le monde sous tous ses aspects les plus divers, c’est prendre conscience des problèmes du moment, et Dieu sait qu’ils sont nombreux et variés.

C’est aussi - bien qu’il s’agisse déjà d’une sélection - voir des films de qualité très inégale, quelques-uns foncièrement originaux, d’autres estimables, d’autres encore se contentant d’appliquer les vieilles recettes, les uns trouvant un angle inédit pour aborder une question ou une manière piquante de soulever un problème, et, à côté, le tout venant.

Notre monde découvre ses plaies : chômage avec le cortège de licenciements, conditions de travail pernicieuses, revenus mal répartis. Crise de l’artisanat et disparition des anciens genres de vie, minorités culturelles, et lutte pour la liberté et la justice. Les plus défavorisés sont toujours les handicapés, les drogués, les enfants maltraités ou délinquants, les vieillards, les femmes, les homosexuels.

Notre monde découvre aussi les plaies du tiers monde : destruction des anciennes valeurs sans que rien les remplace : modes de vie en voie de disparition ; faim et misère ; oppression colonialiste ou néo-colonialiste.
Pollution et problèmes écologiques, partout, maintenant.

Retenons seulement quelques titres, en compétition ou non.

War at Home (La Guerre chez nous) de Barry Alexander Brown (USA, 1980)

Le film décrit la résistance à la guerre du Vietnam dans l’université du Wisconsin à Madison. Au départ une poignée de jeunes, mais la prise de conscience progresse de manifestation en manifestation, jusqu’aux manifs grandioses des derniers temps.

Du bon usage de la polygamie de Gordian Troeller et Marie-Calude Deffarge (France, 1980)

Dans la société togolaise règne la polygamie, mais chaque femme conserve son indépendance financière. L’homme passe d’une femme à l’autre suivant des règles bien établies. L’amusant est qu’ici, il s’agit de femmes d’affaire millionnaires, qui ont un comportement très désinvolte à l’égard de l’homme, et jugent de très haut l’attitude dépendante des femmes européennes.

Tierra y Libertad de Maurice Bulbulian (Canada, 1978)

Le film rend compte d’une expérience extrêmement intéressante, celle des colonias établies dans la banlieue de Monterey au Nord du Mexique.
Des sans-abris s’installent sur des terres servant de décharge publique qui sont censées appartenir à de riches propriétaires. Cela ne se fait pas sans heurts, souvent sanglants, avec la police.
Ces gens sont au dernier degré de la misère : enfants et vieillards cherchent leur subsistance dans les détritus.
Mais ils s’organisent, font leur police, construisent écoles et dispensaires, commencent à fonder des coopératives. D’autres colonias essaiment autour.
C’est une expérience originale qui se développe dans les pires conditions : on ne nous cache ni les peines, ni l’obstination à vouloir construire un monde meilleur.

South Africa Belongs to Us (ou Azania, demain plus d’apartheid) de Chris Austin (Afrique du Sud, 1980)

Il s’agit d’une série d’interviews de femmes noires que l’inhumanité de l’apartheid oblige à vivre séparées de leurs maris. Elles racontent comment cela est arrivé, et elles disent la faim, la misère, l’impossibilité de subsister dans les réserves. Description sans violence de la plus violente des oppressions. C’est très impressionnant.

22 Jours de l’An de Dimitrion (Grèce, 1980)

Ces 22 jours de l’An s’échelonnent entre 1941 et 1962.
En onze minutes, le récitant caractérise, les unes après les autres, ces années qui viennent de s’écouler.
En 1941, il rejoignit les partisans. Mais la guerre finie, c’est la réaction en Grèce et le retour des collabos, avec la bénédiction et l’aide tangible de la Grande-Bretagne, puis des USA.
Alors sur les cartes de Jour de l’An se succèdent les noms des prisons ou de sinistres lieux de déportation. Il n’y aura plus de jour de l’An en 1963.
Sous une forme très sèche et elliptique - trop peut-être - d’une sobriété provocatrice, non par la forme, qui est celle du constat, mais par ce qu’elle sous-entend, nous avons devant nous 22 ans d’oppression et de barbarie, 22 ans de malheur.

Ginette Gervais
Jeune Cinéma n°129, septembre-octobre 1980.

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