Réel 2014 I
La compétition française
publié le dimanche 15 mars 2015

Cinéma du réel, 20-30 mars 2014, 36e édition.

par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°360, été 2014

Dix films sélectionnés dans la compétition française, images venues d’Afrique, du Brésil, de Serbie, de Chine et de France, sujets tournés sur la douleur du monde, la difficulté à trouver l’harmonie et un possible bonheur de vivre, sujets nécessaires, intéressants, surprenants.

Le Rappel des oiseaux de Stéphane Batut (2014)

Le film a été réalisé lors de funérailles célestes au Tibet, où le défunt est offert aux vautours sacrés.
La singularité de ce rite a produit un film très original. Règne un irréel, une proximité avec le cinéma surréaliste, celui plus contemporain de Jodorowsky, dimension mystique doublée d’archaïsme.
La scène, très singulière par les couleurs et le cadrage, pourrait s’apparenter à un détail de la toile Le Moulin et la Croix de Bruegel.
Le fait qu’il y ait très peu de mots prononcés, et peu de mouvements de caméra en permet la contemplation, accusant alors le mystère de la scène.

Sangre de mi sangre de Jérémie Reichenbach (2014)

Le réalisateur ,primé l’année dernière pour Quand passe le train, s’attache ici au portrait d’une famille mapuche en Argentine, et à la vie en gestion collective d’un abattoir de la ville. Jérémie Reichenbach excelle dans la captation de la lumière du jour et de la nuit, comme à l’intérieur de l’abattoir, contraste du ventre blanc des bêtes et du rouge du sang, dans un espace éblouissant. Un film où se confronte, dans un continuel va et vient, la vie des hommes et la mort des bêtes.

Deux films aux sujets assez proches, tous deux de 2014 : Trois cents hommes d’Emmanuel Gras & Aline Dalbis et Sauf ici, peut-être de Matthieu Chatellier

Le premier, réalisé au Centre d’accueil de nuit de Marseille, l’autre dans une commu- nauté Emmaüs. Unité de lieu, espace clos, refuge à l’abri du monde, rencontres avec la solitude, la dignité, le courage, la mélancolie et la drôlerie sur les visages de chacun. Les caméras sont discrètes, non-interventionnistes.

Go Forth de Soufiane Adel (2014)

C’est un émouvant montage d’archives filmées en Afrique, d’images prises en direct et de vues aériennes de la banlieue parisienne réalisées au moyen d’un drone. Interrogations sur le colonialisme à travers la parole de la grand-mère kabyle, assise sur un sofa blanc, qui ressemble à s’y méprendre au portrait de la femme du peintre Jean- Étienne Liotard. L’intimité de la rencontre au sein de la famille, renvoie à l’histoire de la guerre d’Algérie et à leur propre histoire, paroles ponctuées par les airs de Bach, Wagner et Maria Callas.

Kamen - Les pierres de Florence Lazar (2014)

Le film retrace à travers le trafic des pierres et la reconstitution de la ville, la mémoire des lieux après le tragique génocide en République serbe de Bosnie. Emir Kusturica, "l’ardent architecte" de Kamengrad, compose le vrai décor de cinéma pour son prochain long métrage adapté du roman d’Ivo Andric, Le Pont sur la Drina.
Celui- ci cristallise vérité et mensonge de l’Histoire, délire nationaliste, échelles et proportions démesurées, héros nationaux érigés en gigantesques statues. Un film assez fragmentaire dans la narration, rendant le parti pris difficile à saisir, couronné toutefois du prix Marcorelles de l’Institut français.

On a grèvé de Denis Gheerbrant (2014)

Le 20 mars 2012, les femmes de chambre des hôtels Première Classe et Campanile, payées à la tâche, pratique interdite par le code du travail, entament leur premier jour de grève.
Venues de différents pays d’Afrique, illettrées pour la plupart, elles tiendront 28 jours, à parlementer, négocier, chanter les youyous en dansant sur le trottoir, à deux pas des Champs-Élysées. La leçon humaine, car elles vont gagner, c’est l’union et la résistance dans la lutte, la leçon de cinéma de Denis Gheerbrant, c’est son regard compassionnel, mais agissant, engagé et politique.

Eugène Gabana le pétrolier de Jeanne Delafosse & Camille Plagnet (2014)

C’est le portrait d’un jeune garçon de Ouagadougou qui vit de petits trafics.
Dans une image qui passe de l’ocre rouge du sable et du ciel, au bleu intense de la nuit, Eugène, nonchalant et flegmatique, se déplace auprès des uns et des autres, de débrouilles en petites arnaques. Un film documentaire qui frôle la narration fictionnelle.

Hautes terres de Marie-Pierre Bretas (2014)

Ce long métrage est consacré aux sans-terre du Brésil (Mention spéciale de l’Institut français)
Vanilda l’héroïne - car ce sont les femmes qui dirigent - défend le combat des sans-terre. La nature est sauvage, la terre immense, chacun a reçu un lopin à cultiver, mais déjà les disputes commencent. L’esthétisme du film, aux effets de lumière et d’ombre de la nature et à l’intérieur des maisons, les portraits face caméra des vieux du village portent les discussions à bâtons rompus.
Tentative d’étirer le récit et l’action à l’écoute d’une dramaturgie possible.

Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°360, été 2014

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