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Berlin 2004 II
Sections parallèles
publié le samedi 21 mars 2015

Berlin, 5-15 février 2004, 54e édition

* Forum
* Panorama
* Perspectives du cinéma allemand
* Berlinale spécial

par Andrée Tournès et Heike Hurst
Jeune Cinéma n°288, avril 2004

Forum

Hazaaron khwaishein aisi de Sudhir Mishra (2003)

Un des meilleurs films de la sélection indienne, point fort du Forum.
Une vue panoramique sur l’histoire de l’Inde, depuis la partition jusqu’à la répression sanglante et la mort de la démocratie rêvée par Nehru, quand Indira Gandhi réagit à la révolte naxaliste.
C’est aussi le parcours de trois amis, Siddarth l’idéaliste, Gaeta partagée entre deux amants et Vicrav l’opportuniste. L’intérêt de cette fresque sanglante tient à l’amitié plus forte que l’amour, les choix politiques, et les dangers affrontés. Vicrav entre dans le jeu du gouvernement, Siddarth pour défendre des paysans avilis et torturés rejoint les naxalistes, Gaeta inconsciente s’éloigne à l’étranger. En arrière-plan, s’entrevoit la génération des pères, les contemporains de Nehru, bourgeois et libéraux vilipendés par les fils, mais dignes dans leur conviction pacifique. Siddarth est assassiné, Vicrav est devenu fou à la suite de tortures ; mais symbole d’une paix revenue, les enfants de l’école rurale tenue par Gaeta chantent et jouent en plein air.

Panorama

Memoria del Saqueo, un génocide social, de Fernando Solanas (2003)

Mémorable auteur de L’Heure des brasiers, Solanas livre, avec ce documentaire, une analyse implacable des mécanismes économiques désastreux qui ont mené l’Argentine à la ruine.
Film militant contre la globalisation, s’inscrivant dans le mouvement altermondialiste, il montre comment les dictatures successives, les régimes corrompus, ont trahi le lien social, saccagé les ressources du pays et l’ont livré, clefs en mains, aux Yankees, sous l’œil bienveillant d’une "mafia(o)cratie" nationale - c’est Solanas qui crée le mot.

On apprend tout sur la dette extérieure, le troc des finances du pays contre des bons sans valeur édités par millions, la lente marche vers sa ruine, orchestrée par les multinationales et les mafias de la finance d’un pays riche en matières premières.

On voit aussi que des milliers de personnes croupissent dans la misère.
On apprend que ces enfants sous-alimentés aux carences profondes ne pourront jamais constituer la relève intellectuelle future du pays. Tout au contraire, ils sont diminués à jamais dans leurs capacités : 80 % des enfants argentins sont sous-alimentés.

Loin de tout misérabilisme, Fernando Solanas filme ses Argentins en lutte.

Les vieux, dépouillés de leurs économies, cassent avec marteaux et objets de fortune les portes des banques, et ne cèdent ni à la police, ni à l’armée.

Les jeunes ripostent, attaquent les chars avec leurs planches à roulettes.

Les femmes, et pas seulement les mères de la place de Mai, sont là, inébranlables, malgré les arrestations et les intimidations constantes.

Les Indiens aussi témoignent. On les a installés sur des terres arides, devenues depuis de riches champs regorgeant de ce pétrole qui pollue l’eau de leurs puits. Il suffit d’une allumette pour incendier le tout. Ils vont mourir de maladie et d’empoisonnement. Dépouillés de leur identité, ils témoignent de leurs tentatives de riposte, des combats bloqués par l’administration, de leurs vies brisées.

Les images que convoque Fernando Solanas participent au combat pour une Argentine vivable, débarrassée de ses sangsues. En témoignent les médecins, ingénieurs, économistes, etc. impliqués dans la lutte contre cette corruption profonde de la société. L’un d’eux dit : "Si l’on arrêtait de voler le pays seulement pendant deux ans, l’économie pourrait repartir !".

Quand Solanas utilise les images d’archives, c’est pour rappeler l’histoire des dictatures successives de ces trente dernières années et le règne de Carlos Menem à Fernando de la Rua.
C’est aussi pour rappeler l’abîme entre les promesses électorales et la misère engendrée par l’abomination de ces régimes qui ont ruiné l’Argentine.
Les luttes de ces dernières années ont fait plus de morts que la répression sous la dictature militaire !

Loin de se décourager, Solanas prépare déjà une deuxième partie des Mémoires du saccage : Cantos de une Argentina latente.
Ces Chants seront le récit et le témoignage d’une utopie concrète.
Ils raconteront, en effet, la vie de personnes restées anonymes qui ont consacré leur vie à la lutte pour changer cette misère dans leur quartier, dans la vie de tous les jours.
(Memoria del Saqueo, a été repris par le cinéma du Réel, du 5 au 14 mars 2004, consacré cette année à l’Argentine. Le film a été projeté deux fois, une fois au Latina, et une fois dans la grande salle du Centre Pompidou.

Wild Side de Sébastien Lifshitz (2004)

Le film parvient à émouvoir avec une histoire d’amour à trois protagonistes : un Russe clandestin qui appelle parfois sa mère, un travesti et son ami, un jeune garçon.

Ce n’est pas une nouvelle version du Troisième Homme, mais un film risqué sur des relations défiant tous les modèles de couples existants, faisant fi des références à la famille traditionnelle.
Il ne s’agit pas de défendre l’appartenance à un groupe ou à une catégorie, mais d’œuvrer à créer un espace de respiration, où chacun trouve une place pour se ressourcer. Le trio va partir en province, dans la famille du travesti, soigner sa mère malade et l’accompagner jusqu’à la mort.
L’Arrière-pays de Jacques Nolot serait le seul film qui approche de l’âpreté et de la tendresse présentes dans ce film.
Wild Side prend le risque de déplaire. Mais il communique la force de ce trio improbable et de leur amour certain.

Avanim de Raphaël Nadjari (2004)

Nous suivons une jeune femme, Mihal (Asi Levi), tout au long d’une journée, du lit au travail, du bureau au jardin d’enfant où elle arrive toujours en retard.
Ces dérèglements imperceptibles amènent une prise de conscience après un choc affectif.
Au lieu de hurler sa colère, son refus d’un monde oppressant, représenté par le père, le mari, les religieux, Mihal, jusque-là fille obéissant à son père, essaie de comprendre par elle-même pourquoi elle est en état de choc. Tout le monde lui demande des comptes. Au lieu de dénoncer les pratiques illicites de son père et des religieux, elle cherche à ne pas envenimer les choses, à protéger même son père des conséquences de ses actes, alors qu’il l’a froidement répudiée.
Elle relève la tête et décide seule, pour elle et pour son enfant.
Tournant en Israël, Raphaël Nadjari a réalisé là son film le plus serein, donnant une leçon d’humanité qui arrive par défaut, "en creux" comme il dit.

Die Spielwütigen de Andres Veiel (2004)

C’est un documentaire sur l’école de théâtre Ernst Busch : Le dressage de quatre jeunes suivis depuis la dernière audition jusqu’à l’entrée glorieuse dans la profession.
C’est aussi le reflet d’un travail poursuivi des années durant par Veiel qui lui a rendu ses sujets familiers.

On y découvre les méthodes inspirées par Brecht et Stanislavski, les réactions des élèves, mais aussi le thème universel du passage à l’âge adulte, celui d’adolescents passionnés, têtus, et la perte des illusions.
Le film débute avant l’audition, dans le huis clos des familles ; on y sent les préjugés des parents, la confiance des jeunes, leur certitude d’y arriver, la volonté d’être artiste, le mépris de l’argent.
Surviennent alors, dans leurs disparités, les années de formation. Le bonheur des improvisations, la liberté de choisir ses rôles, le travail en groupe ; puis l’enfer.
Les enseignants sont perfectionnistes, les élèves rétifs, Prodromos le Grec ne supporte pas la critique, se sent "cassé". Veiel abandonne ses jeunes après leur entrée dans la profession : Dresde, Leipzig, Düsseldorf, Kassel.
Son épreuve à lui a été l’hostilité des enseignants, celle des autres élèves jaloux.
Sa règle, ne rien filmer sans l’assentiment de ses acteurs.

Perspectives du cinéma allemand Le renouveau allemand

Le cinéma allemand a retrouvé sa vitalité et frappe par sa disparité.
Son envergure s’étend de la superproduction brillante de Luther, aux essais raréfiés de Romuald Karmakar.
Tous les genres se déclinent, fresques sociales, documents fleuve ou cocasses comme Die Mitte de Stanislaw Mucha, un fait divers romancé, celui des clubs de suicidés, le cinéma vérité sur les soldats chargés de la protection du mur.

Luther de Eric Till (2003)

Au départ, on suit la jeunesse du jeune moine jusqu’à la traduction de La Bible en allemand.
Luther est un film d’acteurs.
Ralph Fiennes dans le rôle-titre, Bruno Ganz en prieur, Peter Ustinov en prince ami. Les très beaux décors, dus à Zehetbauer, rappellent la peinture flamande et allemande avec ses clairs-obscurs et sa précision. Mais le film reste sans profondeur ni distanciation.

Was nützt die Liebe in Gedanken (Parfum d’absinthe) de Achim von Borries (2004)

C’est le tragique suicide accompagné d’assassinat, survenu dans le Berlin des années vingt de deux collégiens en rupture d’école.
Gunther, amant d’un ouvrier, Paul, l’intellectuel boursier amoureux de la sœur de Gunther, rédigent les règles de leur club : "Nous jurons de mettre fin à notre vie quand l’amour sera mort ; nous jurons de tuer ceux qui nous ont volé cet amour".

Le film commence par le procès de Paul impliqué dans le meurtre de l’amant infidèle et qui a trahi son serment. Le film rend sensible le caractère unique de l’explosion amoureuse, l’atmosphère libérale et sensuelle du Berlin des années vingt.
Les jeunes acteurs sont prodigieux, surtout August Diehl en Gunther, dandy passionné.
Mais le film comporte trop d’effets faciles, images de lune se couvrant de nuages, vent dans les herbes, fracas musicaux, etc.

Berlinale Spécial

Cantando dietro i paraventi de Ermanno Olmi (2003)

Le film est tiré d’un opéra chinois situé en 1800, l’histoire de la veuve Ching devenue reine des pirates après l’assassinat par ses commanditaires banquiers, de l’amiral pirate Ching.

Une histoire d’amour fou, de guerres brutales, de corruption et de trahison, un hymne en l’honneur des femmes et une superbe trame narrative comme tissée "dans la matière des rêves", où des échos se répondent sans à-coups.
Bud Spencer en uniforme de la marine espagnole d’Andorre (sic) joue le commandant du bateau amiral de Ching, et aussi le narrateur du spectacle offert aux clients d’une maison de femmes où s’est fourvoyé un étudiant en ethnologie.
Les luttes entre pirates et armée impériale se déroulent, filtrées par les paravents qui s’ouvrent sur le proscenium de la maison close, dont le décor est un immense bateau de bois.
Quand Bud Spencer brandit sa lunette d’approche, une ouverture à l’iris dévoile un paysage chinois filmé au Monténégro en cinémascope.
On va et vient des grands espaces et des scènes de pillages aux premiers plans assombris d’alcôve où s’étreignent Ching et sa femme. Quand un aquarium couvre l’écran, un poisson qu’on empoisonne s’adresse à tous ; aux commanditaires de la mort de Ching, aux spectateurs de la maison close et à nous spectateurs.
Il est évident que le film est actuel.
Indescriptible reste la beauté cristalline des images de Fabio Olmi.

Andrée Tournès et Heike Hurst
Jeune Cinéma n°288, avril 2004

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