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Faber, Juliette (1919-2008)
Une vie, une œuvre
publié le mercredi 15 avril 2009

par Raymond Chirat
Jeune Cinéma n°322, printemps 2009

Juliette Faber (1919-2008)


Sans doute, il est trop tard pour parler encor d’elle
Depuis qu’elle n’est plus quinze jours sont passés
Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais
Font d’une mort récente une vieille nouvelle…

L’attaque des Stances à la Malibran vise aussi la disparition de Juliette Faber qui s’est éteinte avec discrétion le 13 juillet 2008 dans sa propriété du Val d’Oise.

Huit mois ont donc passé sans que soit évoqué le sourire radieux de l’actrice découverte autrefois au théâtre Michel où elle jouait Les Jours heureux, trois actes de Claude-André Puget.
Colette l’avait remarquée en braquant sa Jumelle noire : "Étonnons-nous devant l’éclosion d’une petite Faber qui sait tout sans avoir rien appris. Émerveillons-nous que le don merveilleux supplée à l’étude puisqu’un François Périer est, à dix-sept ans, un comique accompli. Par où va-t-on les gâter ces deux enfants qui ignorent l’effort".
Les deux triomphateurs avaient le même âge : dix-neuf ans !

Si la persévérance et l’amour de son art permirent à l’enfant-comédienne d’aller de Molière (Amphitryon) à Marcel Aymé (La Tête des autres), de Musset (Un caprice) à Colette (Chéri), d’Anouilh (Le Bal des voleurs) à Péguy (Jeanne d’Arc) et à Claudel (L’Annonce faite à Marie), et de refléter chaque fois la poésie simple et limpide, elle sut aussi dessiner d’un trait vif les contemporains, les typer et colorer leurs sentiments en les nuançant. Le bon sens affermit ses qualités. Toujours une constante belle humeur assura l’équilibre de l’actrice qui portait un regard net sur son parcours.

Le cinéma n’a pas su profiter de ses dons : la retenue ne lui convient guère, les occasions perdues le sont définitivement tandis que les bévues se multiplient.

Ainsi l’adaptation à l’écran de La Vierge folle, drame d’Henri Bataille, fleuri en 1910, fané en 1938. Pour ses débuts à l’écran, Juliette, fraîche et rieuse, dut faire face à un trio d’acteurs chevronnés et redoutables : Annie Ducaux, Victor Francen et Madame Gabrielle Dorziat, projetant à qui mieux mieux l’ombre de leur savoir-faire sur la néophyte décontenancée.

Trois ans plus tard, Alfred Greven, potentat de la firme Continental qui règne sur les studios parisiens, la convoque et la presse d’incarner la fille de Raimu dans Les Inconnus dans la maison. Elle hésite, tergiverse. Le directeur lui rappelle que, Luxembourgeoise d’origine, elle doit se plier aux exigences du Grand Reich qui vient d’absorber le Grand-Duché. Toute dérobade risque d’être funeste aux parents demeurés au pays. La signature du contrat extorqué ligote pour cinq films Juliette Faber.
Son rôle dans le film de Decoin ne manque ni de sensibilité, ni de mystère, mais Raimu à son apogée écrase les comparses et concentre sur son personnage tout l’intérêt du public et de la critique. La gentillesse et l’application de Juliette se remarquent sans plus et, par exemple, Audiberti la juge trop froide et va déplorer qu’on lui confie le rôle de la mariée pour rire dans Mariage d’amour, film au scénario bancal que Decoin refuse de signer. Aux prises avec un personnage incertain, elle se débat dans l’intrigue touffue de Picpus, un Simenon réalisé sans souffle par Richard Pottier et son apparition éclair dans Au bonheur des dames (Cayatte) marque la fin de sa collaboration avec Greven. L’annonce d’une prochaine maternité va lui éviter de donner la réplique à Tino Rossi.

Elle reprend haleine. Retrouve en 1945 François Périer pour La Tentation de Barbizon (Jean Stelli). Toujours ravissante, toujours lumineuse, elle gonfle de son charme une plaisante comédie de boulevard. En 1948, Le Chanois avec L’École buissonnière tout embaumée des parfums provençaux lui offre un rôle solide. Elle intervient, sage et raisonnable, dans de beaux paysages, s’amuse avec les enfants et fait siennes les théories éducatives de l’instituteur Bernard Blier.

Dix ans durant, le cinéma va la contraindre à rehausser de sa présence les médiocrités d’un Jean Gourguet, d’un Maurice Teboul, d’un Willy Rozier. Parfois, au détour de ce chemin hérissé d’épines, certains qui la connaissent et l’estiment, la prient d’enrichir leurs génériques. Cayatte lui réserve deux compositions courtes et belles dans Justice est faite et Nous sommes tous des assassins. Decoin lui confie l’infirmière zélée de La Vérité sur Bébé Donge : on la voit peu, mais la netteté de son jeu, l’acuité de son regard, la précision des gestes intensifient l’angoisse de certaines scènes menées avec sa légendaire discrétion.

Lassée, en dépit de quelques rôles à la télévision, elle quitte Paris en 1965. Remariée, elle se consacre à sa famille, à sa propriété. Elle répond cependant à l’appel de Mocky, heureux d’émailler sa production de vedettes injustement négligées (L’Ombre d’une chance 1974).
Elle s’esquive définitivement avec Le Chemin perdu (Patricia Moraz 1979).

Raymond Chirat
Jeune Cinéma n°322, printemps 2009

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