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Demeure, Jacques (1929-2008)
Une vie, une œuvre
publié le vendredi 5 septembre 2008

par Bernard Chardère
Jeune Cinéma n°319-320, automne 2008


Lorsque je serai mort, il faudra qu’on dise de moi : "Celui-là n’ a appartenu à aucune école, à aucune église, à aucune institution, à aucune académie, surtout à aucun régime si ce n’est le régime de la liberté."

Gustave Courbet au ministre des Arts, 1870
 

2008, une génération commence à se fissurer.
Lacassin depuis le 12, Demeure le 18, Esnault le 29 août 2008, trois passionnés : tous sont en vacances d’été. Absents, partis sans laisser d’adresse. Ne cherchons pas : ils sont au premier rang dans la salle obscure, où le cinéma est permanent.

Demeure est né au Puy en 1929, de parents universitaires ; s’il a commencé des études de médecine à Lyon, c’est parce qu’un oncle y exerçait ; nous avons distribué ensemble au Ciné-Club universitaire le tract jaune annonçant le n° 1 des Cahiers du cinéma en 1951.
Il est vite parti pour préparer, au lycée Voltaire, le concours d’entrée à l’IDHEC. Dont il sortit major en 1954, 9e promotion (entre autres : Marguerite Duchesne, Noël Burch, Philippe Esnault, Roger Kahane, Yann Le Masson).

[Ouvrons ici une parenthèse, malgré les vents contraires, pour saluer un quatrième passionné de cinéma, même s’il n’est pas l’objet de ces lignes : Henri Agel.
Sa disparition, le 1er juillet 2008 à 97 ans, n’a guère suscité d’écho ; il est vrai que, le rencontrant naguère en Engadine, avec Marie-Magdeleine Brumagne et Freddy Buache, comme on lui demandait pourquoi il n’écrivait plus dans les publications catholiques, il avait répondu : "Pour toutes, je suis trop à droite !".
Henri Agel, qui ne manquait pas d’esprit, ne l’avait pas étroit : plus mystique que religieux ? Peut-être qu’il en faut. Demeure comme Esnault, qui furent ses élèves sans être "de son bord", se seraient associés à notre coup de chapeau, civil et laïc en diable.]

En 1958, Demeure est assistant pour les courts métrages réalisés par Ado Kyrou : Le Palais idéal, Porte océane, Le Havre, Parfois le dimanche. Ce sera sa seule incursion dans le cinéma…

Il entre à la TV, réalisateur d’abord pour l’étranger, puis pour la série "Portrait-souvenir" de Roger Stéphane, où, jusqu’en 1965, il signe pas moins d’une vingtaine de titres. Sur sa lancée, il poursuivra sporadiquement avec la série "Les femmes aussi" et des fictions pour la jeunesse, mais cette créativité ne semble plus trop le motiver.

Il n’a pourtant pas dit son dernier mot, puisqu’il écrira dans Positif, du n° 3 (sur Huston, en 1952) jusqu’au n° 280, en 1984.
Trente ans de critique, attentive, perspicace, sans œillères ni excès, branchée sur le cinéma français mais aussi sur le reste (les films polonais par exemple) : il fut l’un des piliers, l’une des boussoles de la revue. Il ne publie aucun livre : dommage.

Restent vingt-cinq années que Jacques Demeure va traverser en navigateur solitaire, cinéphile toujours averti, se tenant au courant des autres arts, homme de cinéma et de culture dont l’ouverture fait regretter le silence.
Eut-il été plus disert au sein d’une équipe amie, comme à la TV au début des années soixante, à Positif, quand nous écrivions ensemble ?
La question restera sans réponse.

Bernard Chardère
Jeune Cinéma 319-320, automne 2008

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