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Esnault, Philippe (1930-2008)
Une vie, une œuvre
publié le lundi 15 septembre 2008

par Bernard Chardère
Jeune Cinéma 319-320, automne 2008

Philippe Esnault (1930-2008)

Lorsque je serai mort, il faudra qu’on dise de moi : "Celui-là n’a appartenu à aucune école, à aucune église, à aucune institution, à aucune académie, surtout à aucun régime si ce n’est le régime de la liberté".

Gustave Courbet au ministre des Arts, 1870.


2008, une génération commence à se fissurer.

Lacassin depuis le 12, Demeure le 18, Esnault le 29 août 2008, trois passionnés : tous sont en vacances d’été. Absents, partis sans laisser d’adresse. Ne cherchons pas : ils sont au premier rang dans la salle obscure, où le cinéma est permanent.

Sa première lettre date de 1953 : il annonçait l’envoi imminent d’un essai sur "Antoine cinéaste", avec plan et commentaires.
La dernière rencontre de novembre 2007, gare de Lyon : il annonçait la parution imminente d’un livre définitif sur le même sujet, avec rétrospective à la Cinémathèque française…

Entre temps, Philippe aura réjoui ses amis, par sa verve apocalyptique pour dépeindre la décadence du monde où nous vivons : le côtoyer dans un festival était un plaisir. Il a aussi déçu quelque peu les mêmes, donnant de trop rares témoignages de sa perspicacité d’historien.

Né en 1930, le voici, au sortir de l’IDHEC, nanti d’une charge qui n’est pas une sinécure : secrétaire d’Abel Gance !
Il édite en 1962, grâce à Jacques Maréchal, distributeur Art & Essai, une précieuse et précise Chronologie du cinéma mondial : 200 pages classant les meilleurs films par pays (que n’a-t-il par la suite consenti à la mettre à jour).
À peine publiera-t-il quelques articles, dans Cinéma 54 notamment, comptes rendus bibliographqiues ; pour Positif, un entretien avec Sternberg mené en compagnie de Michèle Firk.

L’œuvre, le grand œuvre de sa vie, sera sa "Mémoire du cinéma français par ceux qui l’ont fait" : elle n’est pas écrite, mais orale.
Pour le compte de France Culture, où il sera producteur de 1962 à 1995, Esnault enregistre trois cents personnalités – habilleuses ou syndicalistes aussi bien que metteurs en scène ou interprètes – sur bandes audio.
Puis il convainc Jean-Michel Arnold de lui donner quelques moyens de son "CNRS Audio-Visuel" pour recueillir plus d’un millier d’heures, encore, en vidéo cette fois (certains entretiens, Autant-Lara ou Painlevé, durent plus de vingt heures).

Jean-Paul Le Chanois eut l’idée d’une association qui regrouperait cette gigantesque archive : "L’Image et la Mémoire".
Sa propre prestation (de 1978) fut publiée en 1996 par l’Institut Lumière, sous le titre Le Temps des cerises. En préface : "Il faudra poursuivre l’effort et ne pas laisser les historiens solitaires crier dans le désert" (B. Ch.) Hum…

L’obstination méritoire de Philippe Esnault aurait dû susciter plus d’enthousiasme : où vont donc les crédits concernant la recherche, si ce monument unique est négligé ? On a pu lire encore Cinéma sans étoile (2003), entretiens avec Henri Calef, et… c’est tout - sauf à écouter France Culture, la nuit.

Attendons Antoine cinéaste (il avait œuvré, à la Cinémathèque, à la restauration de l’œuvre muette), chapitre d’un projet encyclopédique : Histoire générale du cinéma français.
Attendons ses Mémoires, et aussi son Journal
Sans oublier que notre ami avait filmé des dizaines d’heures autour de Marcel Proust : Sang d’encre, dont la première des trois parties, L’Enfant d’Illiers, est montée.
Il y a encore beaucoup à attendre de Philippe Esnault.

Bernard Chardère
Jeune Cinéma 319-320, automne 2008

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