Oberhausen 1965
publié le samedi 2 mai 2015

Oberhausen- Westdeutsche Kurzfilmtage 1965, 12e édition.

À Oberhausen, le cinéma témoigne

par Jean Delmas
Jeune cinéma n°6 de mars 1965

Que le festival de Oberhausen ait été un peu moins brillant que celui de l’an dernier, comme cela a été un peu partout répété, on peut le dire, mais à condition d’ajouter aussitôt qu’un effort exceptionnel, difficile à renouveler, avait été fait en 1964, pour le 10e anniversaire, et surtout que, même en 1965, cet Oberhausen, qu’on dit en perte de vitesse, demeure le plus important et le plus valable des festivals de courts métrages dans le monde.

Le secteur "Charme"

 

C’est là que le retrait est le plus sensible, l’animation par exemple, ou la comédie

L’animation

Dans le cinéma d’animation, l’école tchèque maintient sa position bien établie. En réunissant, cette année, de manière assez piquante, sous un même pavillon, deux films antinomiques.

Archange Gabriel et Madame L’Oye (Archanděl Gabriel a paní Husa) de Jiri Trnka (1964)
Trnka, comme rajeuni après plusieurs années de demi-silence, avec l’adaptation de ce conte de Boccace, a fait allègrement grincer des dents bigotes en Allemagne.

La Lettre M (Slovce M) de Jiri Brdecka (1964)
Cette illustration d’un poème mystique médiéval consacré à la lettre M, initiale de Marie, est une sorte de récréation, où les ressources du cinéma, pour rendre visible la métaphore, transforment doucement la vierge en une rose.

La production polonaise, et ses talents, la vitesse et l’acuité est un peu en retrait, cette année.

Lady and Gentlemen de Witold Giersz (1964)
Après l’étincelant Rouge et noir (Czerwone i Czarne), Prix de l’animation l’année dernière, Witold Giersz semble un peu se répèter.

Le Succès (Pierwszy drugi trzeci...) de Daniel Szczechura (1964)
Pour ce film, Daniel Szczechura emprunte de tous nouveaux moyens d’expression.
Après son Fauteuil (Fotel) de 1963, c’est un nouveau conte philosophique : un spectateur de championnat, jaloux des champions, se lance du tremplin de ski dans une course, dans un rêve, qui le laisse les jambes en l’air dans la neige… et classé premier dans la course.

A de Jan Lenica (1964)
Le film du Polonais Jan Lenica était présenté par l’Allemagne et a obtenu le prix du court métrage. A, terrifiant, bourreau ingénieux et tenace à turlupiner sa victime, n’est vaincu que pour laisser la place à une autre obsession : B. Il y a là une force d’expression et une économie de moyens qui la part de Lenica (et de la tradition polonaise à laquelle il se rattache) ne sont pas des surprises.

La comédie

Les thèmes comiques eux aussi tenaient peu de place, sauf dans la sélection française, presqu’entièrement orientée dans ce sens.

En faisant ce choix, les organisateurs du festival voulaient sans doute nous donner nos meilleures chances au moins devant un public allemand : "l’esprit français" à l’évidence a bonne presse ici. C’est une des raisons traditionnelles d’aimer la France.
Mais cette sélection est bonne.

Pas seulement Insomnie (1963) de Pierre Étaix, mais aussi La prima donna (1963) de Philippe Lifschitz, qui renouvelle la tradition burlesque.
Et Les Automanes de Antoine Harispe, sur un scénario de l’équipe Arcady (1964) qui ont assez de trouvailles pour qu’on ne songe pas (après L’Ondomane) à l’exploitation d’un filon.

Un cinéma de témoignage

 

Mais peut-être la vocation irremplaçable d’Oberhausen devient-elle, de plus en plus nettement d’années en années, de s’orienter (cinéma direct, cinéma vérité, ou plus simplement documents, enquêtes) vers un cinéma du témoignage.

Et d’abord le proche passé nazi.

Les documents qui émergent maintenant du temps du mépris - si sévères qu’ils soient dans leur forme - domineront sans doute les souvenirs de la plupart des participants, ce qui est la marque d’une gravité peu commune dans un festival de cinéma.
Ces films ont été choisis par les Allemands, et, du coup, il semble "à la mode", à Oberhausen, de parler du "masochisme allemand."
Ce n’est toutefois pas valable car le choix des témoignages semble fait aussi pour les autres pays, avec la même exigence de vérité.

Allemagne de l’Ouest

Elle nous proposait deux témoignages.

Portrait d’un opportuniste (Porträt einer Bewährung) de Alexander Kluge (1964)

C’est le récit, chargé de l’humour le plus noir, authentique (quoique dit par une autre voix), d’un flic limogé après de brillants services depuis 1900. Il a servi sous l’Empire, sous la République, sous le Troisième Reich et jusqu’à nos jours. Il ne comprend pas pourquoi on le vire et il est prêt à re-servir avec ardeur pour la démocratie. On pourrait traduire le titre par "Conscience professionnelle".

Theresienstadt (C’était si beau à Terezin) de Kurt Gerron (1944)

Ce docupentaire-là est au delà de tout humour. (1)
Il s’agit des fragments d’un film que les nazis ont commencé à faire tourner au ghetto de Terezin, par des déportés, pour convaincre le monde que c’était un vrai paradis.

Pologne

Les Polonais, une fois encore, fournissaient des pièces au dossier.

J’étais kapo (Bylem Kapo) de Tadeusz Jaworski (1963)
Un kapo polonais de camp de concentration apporte son témoignage, explique et se justifie. Rien d’autre que le visage, tantôt tendu et tantôt véhément, d’un homme dont le destin est fixé : la prison à vie. Ce film fut, en fait, le moment unique et dramatique, où il a pu parler à des milliers d’autres hommes. Il sortait de son isolement pour leur parler, il ne les voyait pas, mais il le savait. Jerzy Bossak, à la conférence de presse, a décrit le film comme une version polonaise du cinéma-vérité, qui s’éloigne du propos recueilli au hasard des rues, pour établir un rapport quasi direct avec le spectateur.

Schmidt de la Gestapo (Powszedni dzien Gestapowca Schmidta) de Jerzy Ziarnik (1931-1999)

Il s’agit de l’album de photos d’un "amateur" retrouvé et simplement reproduit, terrible, où les pendaisons et les villages brûlés alternent avec les ripailles.
Le film conclut : "Cet homme sans doute vit encore quelque part dans le monde. Il a peut-être une haute situation. Vous le rencontrerez peut-être dans la rue. Regardez-le bien."
À la conférence de presse des Polonais qui suivit, deux voix (nullement approuvées par le reste de l’assistance allemande) demandaient si cette fin était bien utile, et si elle n’allait pas contre l’esprit du festival "le chemin vers le voisin" (qui tend à devenir un cliché d’autosatisfaction).
Et Jerzy Bossak, toujours cordial et chaleureux, mais sans compromis, répondait qu’il y a deux manières de comprendre le "chemin vers le voisin", celle qui consiste à tout oublier, et celle qui consiste, au contraire, à ne rien oublier, pour pouvoir regarder en avant avec lucidité.

Avant que les feuilles tombent (Zanim opadną liście…) de Władysław Slesicki (1964)

C’est sans doute la pièce maitresse de la sélection polonaise : un documentaire lyrique bouleversant dans la violence de ses contrastes sur la vie quotidienne des Tziganes.

Yougoslavie

Les Yougoslaves, qui jadis avaient brillé pour leurs dessins animés, étaient, cette fois, intensément présents avec trois films-enquête, imparfaits mais assez passionnants

Premier cas : l’homme (Prvi padez - covek) de Krsto Skanata (1964)

Le film s’ouvre sur le cours d’une institutrice qui cite Gorki (qui doit faire partie du répertoire comme Descartes chez nous) : "L’homme, cela sonne fier".
Le cours dénonce ensuite les ravages des mots quand ils ne collent pas aux faits.
Son récit fait défiler sur l’écran des cas de comportements inhumains dans la vie de chaque jour, même dans un État socialiste.

Des hommes sur des roues, qui évoquait les ouvriers-paysans passant des heures dans les trains entre l’usine et leur champ, écartelés entre deux métiers, et Sur la voie déviée, , qui montrait le camp assez morne des travailleurs de coins sous-développés du pays pour édifier l’industrie dans la région la plus avancée, la Slovénie, complétaient le tableau.

Les trois films traduisaient une exigence de vérité et comme une volonté de faire progresser la vie dans un sens authentiquement socialiste.
S’ils traduisaient une orientation générale de leur cinéma, les Yougoslaves auraient de quoi être fiers. Mais le chef de la délégation yougoslave a constaté qu’il était le premier surpris de la convergence de ces trois films…

Tchécoslovaquie

Romeo et Juliette 1963, ce documentaire sur une répétition du metteur en scène de théâtre Otomar Krejča au Théâtre national de Prague, apporte beaucoup plus qu’il ne promet, avec ce que le metteur en scène dit à ses acteurs : "Une pièce classique est pour tous ou pour personne". Vous saurez jouer Romeo et Juliette (et le public le recevra) si, en jouant, vous avez le sentiment de défier tous ceux qui vous empêchent de vivre.

Une place (Místo v houfu) de Zbyněk Brynych (1964)
Ce court métrage, tendre et triste, appartient à un film de cinq épisodes sur les attentes et les comportements de jeunes gens. Il raconte l’histoire d’un garçon un peu poète, un peu sauvage, écorché vif par la vulgarité en amour, jusqu’à refuser l’amour, c’est une revendication du droit à ne pas être comme les autres".

Hongrie

Les Hongrois ne se confinent plus, comme l’an dernier, dans le cycle des récits d’amour auxquels excelle leur délicatesse de sentiment : Lettre à Julie avec son ironie sur la servitude militaire briseuse de l’amour, élargit le champ intime.
Et c’est du Canada que le réfugié politique hongrois George Kaczender, nous proposait Phoebe (1964) : une très sensible traduction de ce moment dans la vie d’une très jeune fille où elle sait qu’elle est enceinte, et où elle doit le dire à son entourage.

Et puis, en vrac :

* Les Pêches (The Paeches) de Michael Gill (1964), le film britannique, qui a reçu le grand prix, valait plus par sa fantaisie que par sa densité de contenu.

* Hors compétition, Le Trou (The Hole) de John Hubley (1962) renouait avec la tradition expressionniste et révoltée de Georges Grosz.

* Cyclone, venu de Cuba, évoquait l’héroïsme des opérateurs et le fierté d’un peuple dans la peine.

* La Marche, venu des États-Unis, est celle des noirs sur Washington, se révélait décevante dans sa réalisation.

Témoignages en creux

 

Ce qui ne veut pas être témoignage, aussi bien témoigne encore.
Faut-il considérer aussi, comme un témoignage, les erreurs ou les lacunes de la sélection allemande ?

Du côté ouest-allemand, si on met à part les documents cités plus haut, et le A de Lenica, les films en compétition semblent assez hermétiques à une sensibilité non-allemande. Cependant les réactions de la salle paraitraient indiquer qu’ils sont assez représentatifs.

Complètement écarté, le groupe auquel appartiennent Peter Nestler et Jean-Marie Straub paraissait protester et cela avec raison.
Des documents sociaux comme les films de Peter Nestler, même gris, même trop éloignés du "point de vue documenté" pour tenir bien en haleine, auraient eu une place fort honorable dans la sélection telle qu’elle était.

Enfin, dans la sélection de l’Allemagne de l’Est, à côté d’un bon document sur les mises en scène du Berliner Ensemble, on trouvait une curiosité archaïque. Le film s’appelle OK.
Il s’agit de la confession d’une jolie fille, qui après être passée à l’Ouest, a été prise dans l’engrenage de la prostitution, puis est revenue, heureuse de retrouver la vie saine de la campagne.
Il est incontestable qu’un tel film était parfaitement déplacé là où il était présenté, et qu’il témoignait d’un surprenant aveuglement (désormais unique parmi les pays socialistes) aux réactions du monde extérieur.
Également déplacée, pourtant, la corrida (verbale) qui suivit sous le nom de conférence de presse, où l’autosatisfaction ricanante d’une partie du public ouest-allemand s’en donnait à cœur joie.
Très triste en tout cas, ce double spectacle, pour celui, qui, l’année précédente, avait cru trouver une raison particulièrement précieuse d’aimer Oberhausen dans la rencontre des deux Allemagnes, dures l’une pour l’autre, mais capables de curiosité et de rire.

Jean Delmas
Jeune Cinéma n°6, mars 1965

1. Theresienstadt. Ein Dokumentarfilm aus dem jüdischen Siedlungsgebiet (Theresienstadt. Un documentaire sur la zone de peuplement juif), également connu sous le titre apocryphe Der Führer schenkt den Juden eine Stadt (Le Führer offre une ville aux Juifs).
Kurt Gerron (1897-1944), acteur dans Les Hommes le dimanche, de Robert Siodmak (1929) fut déporté à Terezin et fut contraint d’y tourner le film. Puis il fut déporté et gazé à Auschwitz, ainsi que toute l’équipe du film.

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