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Aventures d’un héros (les)
de Merzak Allouache
publié le jeudi 7 mai 2015

Les voies nouvelles du cinéma algérien

par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°116, février 1979

Cf. aussi l’entretien avec Merzak Allouache.

Il ne serait sans doute pas vrai de dire que le cinéma algérien, dans ses premières années, a été enfermé dans les thèmes que lui proposait la guerre d’indépendance.

On pouvait même parfois s’étonner et admirer (mais c’était vrai de toutes les formes d’expression du peuple algérien après guerre) de ce que des événements atroces qui avaient marqué la vie de chaque individu, soient volontairement traités avec la volonté d’oublier le malheur et de refouler une juste colère.

Mais enfin la guerre nécessairement tenait une grande place, et quand ce n’était pas elle, les thèmes collectifs de la vie nationale - soit le passé colonial, soit la construction d’une nouvelle société (ainsi un certain nombre de films reflètent-ils l’intérêt porté à la réforme agraire).

Ce cinéma-là, à travers la fiction dramatique restait souvent assez didactique ou bien, comme Chronique des années de braise (1), recherchait un ton épique qui faisait s’affronter le Bien et le Mal.

Ce qui est apparu ensuite, c’est la phase par laquelle semblent passer tous les cinémas neufs de pays neufs, une sorte de néo-réalisme tourné vers la vie populaire aujourd’hui, sans doute plus attaché au simple quotidien dédramatisé que n’avait pu l’être le néo-réalisme italien, et où l’individu, tout en restant plongé dans la société nationale, cessait d’en être un exposant un peu schématique pour prendre une existence propre. C’est dans cette voie qu’entraient notamment Le Charbonnier (1972) de Mohamed Bouamari et Omar Gatlato (1976) de Merzak Allouache.

Au-delà même de cette recherche, il semble, en 1978, qu’une grande diversité des thèmes et des approches stylistiques marquent une maturité du cinéma algérien.

Aussitôt après Omar Gatlato, Merzak Allouache paraît, avec Les Aventures d’un héros, explorer une nouvelle voie : celle de la fable.

Il raconte les pérégrinations et les rencontres de Mehdi, personnage sorti des histoires qu’on se raconte depuis des générations, sacré, dès sa naissance, comme un "héros" qui doit apporter la justice aux hommes par l’imagination roublarde de son paysan de père et le calcul des notables de la tribu doués pour la pub.

Mais ces rencontres, ce sont des réalités de l’Algérie actuelle : une frontière dans le désert, des maquisards, un asile de nuit, un restaurant cracra d’Alger… Et dès lors, on croit trouver, à travers la fable, un point de vue critique sur le présent.

Le film démarre - tant qu’il est un conte un peu gratuit - avec une joyeuseté qui dilate la rate : jubilation d’un paysan à la naissance d’un fils, boniment de charlatan ès-science du maître illustre à qui la tribu a confié l’éducation de son "héros".
Et ce colosse lourdaud et opaque est si évidemment étranger à la mission charismatique qu’on lui a confiée, tout cela est vraiment "pétaradant".
Mais quand Mehdi part à la découverte du monde sur la mobylette que lui a payée la tribu, rien ne pétarade plus, et quelquefois, on s’ennuie comme au vingt-cinquième numéro d’un festival d’histoires marseillaises ou belges.

On peut penser que cela tient à un manque de souffle qui était déjà sensible dans Omar Gatlato. Il me semble pourtant que la raison est autre et spécifique à ce film.
Il est évident que Allouache tient à préserver l’ambiguïté de ses personnages.
Il a raison quand il s’agit d’un Omar Gatlato qu’on dirait cueilli dans la réalité d’une rue de Bab El Oued.
Mais quand il s’agit d’un personnage de fable, donc d’un personnage créé ex-nihilo ?
À une fable, on recherche une "moralité" et on attend du personnage de la fable - au besoin négativement et par l’absurde - qu’il soit porteur de cette "moralité".
S’il y a ambiguïté, elle devient au sens un peu péjoratif du terme "équivoque".

Qu’est donc Mehdi ? Le "révolutionnaire romantique" dit Allouache.

Mais alors c’est un dénigrement inadmissible du révolutionnaire romantique que de le présenter comme une grande gueule (et rien qu’une grande gueule), un type sans conviction ni caractère, mû par le seul souci de ses petites affaires et faisant beaucoup de vent autour d’elles. Sous nos cieux, on dirait presque un "poujadiste". Depuis quand l’image du poujadiste se confond-elle avec celle du révolutionnaire romantique ?

Ou bien alors - mais il faudrait choisir -, c’est comme le dit, à un autre moment, l’auteur, c’est le Goha de la tradition (2) - un Goha assez méchant.

Mais comme Goha, comme ailleurs Schweik, devait être à sa place dans des temps d’oppression, à l’époque coloniale où le peuple se sentait vengé par ses croc-en-jambes et ses pique-cul. Dans une nation qui se construit, il semble bien déplacé. Ce Mehdi si incertain de soi ne peut pas être le témoin qui révèle une situation contemporaine, une situation politique à laquelle sont faites, pourtant, des allusions répétées.

Le rire franc du début continuerait si le conte - comme il est au début - continuait à être là pour le seul plaisir de conter. Il fait place à un malaise, soit trop politique, soit pas assez politique (ou de manière pas assez cohérente).
Ces mésaventures d’un faux héros, dont on ne sait s’il faut rire avec lui ou rire de lui, font de ce film un demi-échec.

Ce demi-échec, pourtant, est fécond. Peut-être est-il aussi porteur d’une sorte de libre critique, désormais possible.
L’important est que soit ouverte cette voie de la fable qui permet d’échapper aux poncifs d’un pseudo réalisme.

Jean Delmas
Jeune Cinéma n°116, février 1979

1. Chronique des années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina (1975), Palme d’or du festival de Cannes 1975.

2. Albert Josipovici et Albert Adès, Le Livre de Goha le simple, préface de Octave Mirbeau, Calmann-Lévy, Paris, 1919. Le livre, qui relate la vie quotidienne des Égyptiens, talonnait À l’ombre des jeunes filles en fleurs de Proust pour le Goncourt 1919. Goha, le film de Jacques Baratier avec Omar Sharif a obtenu le prix Un certain regard au Festival de Cannes 1958.

Les Aventures d’un héros (Mughamarat batal). Réal, sc : Merzak Allouache ; mu : Ahmed Malek ; ph : Smaïl Lakhdar-Hamina. Int : Boudjemaâ Karèche, Samia Ammar, Bentchouban, Mostefa Djadjam (Algérie, 1978, 125 mn).
 

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Les voies nouvelles du cinéma algérien : à suivre dans le n° 116 de Jeune Cinéma, février 1979 :

* Autopsie d’un complot de Mohamed Slim Riad (1978).
+ Entretien avec Mohamed Slim Riad : "Toucher le maximum de spectateurs".
[…]

* La Nouba des femmes de Mont Chenoua de Assia Djebar (1979)
+ Entretien avec Assia Djebar et Nadia Samir : "Regarder et écouter les femmes" (*).
[…]
* Il s’agit du seul long métrage de Assia Djebar, femme de lettres et membre de l’Académie française (1936-2015), qui a réalisé, aussi un court métrage La Zerda ou les chants de l’oubli en 1982

Pour se procurer le numéro 116 de JC, "Les voies nouvelles du cinéma algérien", écrire à la revue.

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