La comédie de Cannes
Coup de gueule
publié le samedi 16 mai 2015

par Vincent Dupré
Jeune Cinéma en ligne directe

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Cette année encore, je ne suis pas allé à Cannes.
Je n’y suis jamais allé, du reste.
Sauf comme touriste, en transit.
Et je ne m’en plains pas : je n’en éprouve ni le besoin ni l’envie.
Pour le moment.

Pourquoi ?

Comme critique, je suis indifférent aux phénomènes de l’actualité, de l’avant-première, de la compétition, du palmarès.
Mon rapport aux films se soucie peu de l’immédiateté, du buzz, des débats, des pronostics : si je n’ai pas la primeur de voir sur place et à chaud le film qui fait scandale, je le verrai à sa sortie.
Ou plus tard encore, quand la polémique aura dégonflé - et, comme souvent, l’œuvre avec.

Comme distributeur de films de patrimoine, donc comme petit professionnel de la profession, mon champ d’action et mon intérêt sont dérisoires, sauf à avoir un film sélectionné à Cannes Classics.
Mais les classiques y sont-ils présents autrement que comme caution culturelle ?

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Pour autant, je ne cultive aucune colère contre Cannes, contrairement à quelques critiques qui prétendent s’y rendre à contre-cœur.
Par obligation. Peuvent pas faire autrement. Pas de bol.

"Cannes, quelle corvée !" : le commentaire est authentique, il m’a chatouillé l’oreille comme un décrochage de cérumen sec. Je passe sur l’allusion pavlovienne à Debord et à Muray qui l’a suivi...
J’aimerais compatir mais, en l’occurrence, j’ai l’esprit suspicieux. Se rendre au banquet comme à la potence : que de simagrées !
Bien éphémères, en vérité.

Car ce que j’observe, depuis mon chômage technique temporaire (dommage collatéral et consolateur du Festival), c’est que l’acrimonie de ces sacrifiés de la critique contre la foire aux vanités cannoise s’évapore au soleil.
Stupéfiante métamorphose : ces anti-Homo Festivus exposent, sur des selfies quotidiens, non pas leurs tristes figures de festivaliers malgré eux, mais leur joie d’en être - Ray Ban rutilantes, costards, cocktails, etc.
Dépressifs avant le départ, sybarites sur place.
Miracle de l’effet plage ? de l’effet paillettes ?
Plutôt la fin d’une posture hypocrite. Ou le début de la comédie mondaine.

Confrères bipolaires : n’attendez pas d’être sur place pour assumer votre plaisir, même si c’est celui, superficiel, des sauteries VIP.

Et de là-bas, dans l’effervescence où vous vous (d)ébattez, employez ce que les jours et les nuits vous laissent d’énergie, de sensibilité et d’intelligence pour nous communiquer le choc de l’œuvre d’art, ce pour quoi vous êtes partis, ce pour quoi Cannes existe, ce pour quoi je vous rejoindrai, un jour peut-être.

Et à votre retour, par pitié, ne reprenez pas votre sermon situationniste.
Le conformisme et la frivolité ne sont pas un crime.

Vincent Dupré
Jeune Cinéma en ligne directe (mai 2015)

©Photos Jeune Cinéma : "Cannes vu de dos" et "Cannes, figure du désir".

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