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Zeman, Karel (1910-1989)
Les premières œuvres (1953-1964)
publié le vendredi 18 décembre 2015

Karel Zeman, ce nouveau Méliès

par Maria Benesova
Jeune Cinéma n°3-4, décembre 1964-janvier 1965 (spécial cinéma tchèque)

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Au temps du cinéma-vérité (1) et du film psychologique, un cinéaste qui veut renouer avec la tradition des films romantiques "à la Méliès" ne sera pris au sérieux que s’il est capable d’apporter du complètement neuf et de créer une œuvre bouleversante. C’est cela qu’a tenté Karel Zeman.

Parmi les succès de cette tentative, on connaît actuellement surtout Voyage dans la préhistoire (1955), Aventures fantastiques (1958) et Le Baron de Crac (1961). Mais au moment où il entreprend leur réalisation, il est déjà un auteur chevronné, et bien connu pour avoir créé, avec Jiri Trnka et Hermina Tyrlova, le style du film de marionnettes tchécoslovaque des années d’après-guerre.
Lorsqu’en 1946, il tourne son premier film, Rêve de Noël (Vánocní sen, court métrage, primé au Festival de Cannes 1946), Karel Zeman s’appuie au départ sur une expérience de dessinateur publicitaire. C’est ce qui explique la stylisation tranchante de ses premières marionnettes, Vrtilek du Rêve de Noël, comme Monsieur Prokouk, le héros de courts métrages anecdotiques, qui stigmatisent certains aspects ridicules et désuets de la vie du petit-bourgeois. (2)

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Un premier tournant

 

Il quitte brusquement la voie des Prokouk, en réalisant Inspiration (Inspirace, 1949) une pantomime chorégraphique de marionnettes en verre soufflé. Ce court métrage sort réellement du cadre de ses créations précédentes. Lui-même formule ainsi son orientation : "Je suis attiré par le burlesque, l’intrigue, le rythme, purement et simplement par une action et une histoire. J’aime une fin brusque et inattendue. C’est ainsi que mes marionnettes peuvent avoir une vie propre".

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Il le confirme immédiatement, dans la pratique, avec un conte satirique, Le Roi Lavra (1950), inspiré par le roi Midas, et avec un conte de fée persan, son premier long métrage, Le Trésor de l’île aux oiseaux (1952). Par son traitement, ce dernier film annonce les expérimentations futures : Combinaison des techniques de trucage (la marionnette qui doit rapidement se mouvoir devant la caméra a un corps en trois dimensions et des pieds découpés en papier) et strict respect des éléments graphiques dans le dessin animé (arbres stylisés ornementaux, vagues sur la mer, etc. qui, en principe, sont des dessins de miniatures persanes photographiées image par image.

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Voyage dans la préhistoire (Cesta do praveku) (1955)

 

Après cet essai préliminaire, Karel Zeman annonce un long métrage de fiction : Voyage dans la préhistoire.
L’action du film est simple : quatre gosses, équipés d’un manuel et d’un cahier, s’embarquent pour remonter le cours du temps jusqu’à la préhistoire. Dans cette excursion, ils rencontrent les animaux et plantes fossiles des différentes étapes géologiques. Ce n’est pas un film d’aventures que Zeman veut réaliser : l’excursion des quatre garçons est, pour lui, le moyen d’introduire un contenu scientifique dans sa narration afin de stimuler l’imagination et le désir de connaissance des enfants.

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Il passe des mois entiers avec le professeur de paléontologie Augusta, penché sur des ouvrages scientifiques. Puis pendant des mois, il prépare l’animation - des maquettes de monstres fossiles. Et puis, pendant d’autres mois encore, il étudie au studio la combinaison de la technique des marionnettes et du dessin animé avec le jeu des quatre garçons.

"La préhistoire n’était qu’un chapitre du manuel, explique-t-il, et il a fallu se fonder sur ce que la science connaît. J’ai reconstitué de manière naturaliste la nature et les animaux. Je ne pouvais pas styliser des choses que personne ne connaissait. Si vous faites une caricature de cheval, tout le monde sait que c’est un cheval. Je ne pouvais pas styliser des bêtes fossiles, car au moment où apparaît un mammouth, le spectateur, qui sait que le mammouth n’existe plus, craint une escroquerie".

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L’image joint, la plupart du temps, au moins deux techniques : fiction et animation.
Même si les deux techniques participent à la composition de l’image, chacune y trouve sa place délimitée prescrite très judicieusement par le scénario (naturellement sur la base d’essais préalables). L’action des gosses se déroule sur la rivière, de sorte qu’ils sont séparés de l’action des bêtes fossiles, qui apparaissent, elles, pour la plupart, sur les bords de la rivière.

Voyage dans la préhistoire a eu du succès partout où l’on a compris l’intention de Zeman. Seuls les critiques à qui la portée éducative du film a échappé ont pu lui reprocher de ne pas comporter assez d’aventures.

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Aventures fantastiques (Vynález zkázy) (1958)

 

S’appuyant sur cette expérience, Karel Zeman se décide à réaliser son vieux rêve : porter à l’écran le roman de Jules Verne, Face au drapeau. Son film s’appelle Aventures fantastiques (1958).

Il s’y inspire des illustrations de Riou & Bennet pour les premières éditions. Il ne s’agit pas seulement d’évoquer l’univers de l’époque, mais aussi de valoriser la vision de Jules Verne au regard de la technique d’aujourd’hui qui l’a dépassée.

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Il s’agit de provoquer, chez le spectateur, un certain sourire, le même que provoque, chez le lecteur actuel, tout roman de Jules Verne. Naturellement, l’acteur n’est pas libre dans cette gravure plane et animée. C’est un mannequin dont l’expression stylisée doit être en même temps adaptable, puisqu’il a pour partenaire toutes ces diverses inventions fantastiques.

"J’ai fait mes Aventures fantastiques un peu à la manière de Méliès, avec une caméra statique, dit-il. J’ai dû souvent changer de prises de vue, car dans ce film, il importe beaucoup que tout soit bien net, et que la stylisation graphique soit systématiquement respectée".

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Dans ses Aventures fantastiques, Karel Zeman matérialise littéralement les idées fantastiques de Jules Verne. Il les développe même et les compléte par ses propres trouvailles. À la différence du Voyage dans la préhistoire, où il veut imiter un monde de jadis, les Aventures fantastiques créent un monde entièrement nouveau et totalement imaginé.

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Le Baron de Crac (Baron Prásil) (1962)

 

Avant d’aborder la réalisation du Baron de Crac, Karel Zeman tient tout prêt un scénario sur des astronautes qui ont aluni. Cependant il y renonce, craignant qu’avec l’essor vertigineux de la technique, le film subisse, en quelques mois, le même sort que les romans de Jules Verne - la réalité dépassant la fiction.
Il choisit donc Le Baron de Crac, mais ne renonce pas à son astronaute. Il en fait le partenaire du Baron, qui après avoir rencontré ce célèbre hâbleur dans la Lune, visite son monde fantastique.

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Du point de vue dramatique, la convention du personnage de Crac est altérée par son rapport avec l’astronaute moderne Tonik et la belle princesse Bianca qu’il délivre de la prison du Sultan. Du point de vue plastique, Karel Zeman s’inspire là encore d’anciennes illustrations, celles du roman de Gottfried Bürger, Les Aventures du baron de Münchhausen (3). Mais cette fois il recompose les images de Gustave Doré dans l’espace à trois dimensions, permettant ainsi à l’acteur une interprétation beaucoup plus libre. Le milieu dans lequel l’action se déroule devient fantastique grâce à l’utilisation fonctionnelle de la couleur.

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"Je ne veux point que la couleur, dans mon film, soit descriptive. Il faut qu’elle ait un effet dramatique. Jusqu’ici, les films étaient tournés sur de la pellicule couleur. Mais ce n’était en fait que des documents en couleurs sur tout ce qui se passe devant la caméra. Dans Le Baron de Crac, je fais le même emploi de la couleur que le peintre pour son tableau".

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Dans les films fantastiques de Karel Zeman, le trucage a une importante fonction esthétique. À présent, personne ne s’étonne plus de voir dans un film un oiseau qui porte un homme dans ses griffes, ni de voir le baron voler sur un boulet de canon ou chevaucher un hippocampe sous les eaux. Ce que nous admirons aujourd’hui, c’est qu’en appliquant les trucages, Zeman ait créé un monde dans lequel ces choses ne nous étonnent pas.
L’admirable, ce sont les émotions qu’il est capable de provoquer avec ses trucages.

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Chronique d’un fou (Blaznova Kronika) (1964)

 

Depuis les Voyages dans la préhistoire jusqu’au film le plus récent, Chronique d’un fou (1964), dans ses films d’animation, Karel Zeman met de plus en plus l’accent sur l’élément dramatique, en soulignant de plus en plus le rôle de l’acteur.

"Dans mes films précédents, les acteurs faisaient partie d’un tout plastique. Cette fois, ils disposent d’un espace plus grand pour l’action - au détriment même du trucage. Mais cette action doit être en parfaite harmonie avec le style d’un film inspiré par la littérature des temps de la guerre de Trente ans (4) dont les personnages n’ont pas de dimensions psychologiques très élaborées".

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Chronique d’un fou est en principe l’histoire de deux soldats. L’un, un peu Fanfan la Tulipe, cherche toujours l’occasion de s’enfuir, et l’autre est un bruyant mercenaire, dévoué corps et âme, quel que soit le maître pour lequel il se bat. (5) Contrairement aux Aventures fantastiques et au Baron de Crac, ce dernier film ne comporte que peu de trucages.

Mais, une fois de plus, la synthèse de plusieurs techniques crée une qualité nouvelle.
Le dessin y est le caractère essentiel, aussi bien dans les décors, la stylisation du paysage, ou les costume que dans les collages montés directement. Cet aspect pictural a pour but, non de rendre l’image plus décorative, mais de renforcer l’idée de l’absurdité de la guerre et le ridicule des généraux belliqueux.

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Une technique en mouvement donc un style

 

Les moyens d’expression des films de Karel Zeman résident dans l’union de la marionnette et de l’acteur. Cette union subit une évolution, lente mais évidente.
Au début, il y a la technique de la marionnette pure et simple. Puis deux lignes parallèles dans Voyage dans la préhistoire. Dans Inventions diaboliques (1956), la marionnette devient un partenaire équivalent de l’acteur, et, dans nombre de scènes, elle le remplace même. Dans Le Baron de Crac, c’est la marionnette-maquette qui crée tout ce monde fantastique. Dans Chronique d’un fou, le trucage et la stylisation détachent le personnage de la réalité afin qu’il puisse plus facilement, dans le burlesque, incarner l’idée fondamentale.

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Karel Zeman est maître absolu de ses moyens d’expression, surtout dans la plastique de l’image et le trucage. Il ne faut pas attendre de ses films ce qu’ils ne peuvent pas donner : des personnages à états d’âme et à profondeur psychologique. Les personnages de ses films sont, en fait, les partenaires et les interlocuteurs des marionnettes primitives. L’émotion ne vient pas d’eux, mais de l’image toute entière.

Il est bien naturel que cette technique "illimitée" ait aussi ses limites, et que ses richesses se révèlent surtout dans les sujets féériques et fantastiques.

Maria Benesova
Jeune Cinéma n°3-4, décembre 1964-janvier 1965 (spécial cinéma tchèque)

1. "À propos du cinéma vérité. Cinquante ans de technique", in Jeune Cinéma n°15, mai 1966.

2. M. Prokouk est devenu un héros légendaire tchèque. Il est le personnage d’une série de dix courts métrages réalisés en trois périodes : six entre 1946 et 1949, trois dans les années 50, et enfin, le dernier, en 1972, après le Printemps de Prague.
M. Prokouk : un fer à cheval porte-bonheur (Pan Prokouk : Podkova pro stesti) (1946) ; Les Tentations de M. Prokouk (Pan Prokouk v pokuseni) (1947) ; M. Prokouk au bureau (Pan Prokouk ouraduje) (1947) ; M. Prokouk bénévole (Pan Prokouk na brigade) (1947) ; M. Prokouk fait du cinéma (Pan Prokouk filmuje) 1948) ; M. Prokouk inventeur (Pan Prokouk vynalezcem) (1949) ; M. Prokouk ami des bêtes (Pan Prokouk, pritel zviratek) (1955) ; M. Prokouk détective (Pan Prokouk detektivem) (1958) ; M. Prokouk acrobate (Pan Prokouk akrobatem) (1959) ; M. Prokouk horloger (1972).

Un DVD, La Magie Karel Zeman, est paru au début de l’année 2015, avec cinq courts métrages, chez Malavida.

3. Gottfried August Bürger, Abenteuer des berühmten Freiherrn von Münchhausen, 1786. Le Baron de Münchausen surnommé le Baron de Crac ou La Fleur des Gasconnades allemandes, traduction de Théophile Gautier (fils), illustrations de Gustave Doré, Paris,1854. Réédition Les Aventures du baron de Münchhausen, postface de André Tissier, Paris, Corti, 1998.
Cf. "Münchhausen, alias Munchausen. Münchhausen, baron et avatars", Jeune Cinéma en ligne directe.

4. Les Aventures de Simplicius Simplicissimus de Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen (1688) est le plus grand roman allemand du 17e siècle.

5. Le film Chronique d’un fou est sorti en DVD chez Second Run DVD.



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