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Louise Wimmer (2011)
de Cyril Mennegun
publié le jeudi 28 mai 2015

L’Ève de transition dans la Volvo

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°342-343, décembre 2011

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Louise Wimmer, le premier long métrage de fiction de Cyril Mennegun, avec Corinne Masiero, a été bien accueilli par la critique française et internationale, et par le public. C’est un beau film, et ça fait plaisir.

C’est toujours une sorte de petit miracle qu’un jeune documentariste, sans réseau parisien particulier, trouve ainsi une vraie réception (sélection de la Mostra de Venise 2011, 3 prix et 17 nominations dans les festivals).
On y a apprécié l’héroïne ordinaire, le beau portrait de femme, le film social attachant sans être tendancieux ni simpliste, le film de combat, la résistance, la dignité, la leçon d’optimisme, et toutes ces sortes de choses.

Avec quelques réserves parfois : Louise Wimmer n’est pas très sympathique.
Elle a un ton, on lui reproche, et si elle souriait plus, ça irait mieux pour elle.
Parce que ce n’est pas le tout d’être écrabouillée par le système, encore faut-il être humble, emprunter la logique du vainqueur, bref être une vaincue présentable.

Naturellement, jamais le mot politique n’est apparu.
Devenu gros mot, il est un élément de langage contre-productif.
C’est le cas de figure basique révélé par le langage courant : on n’admire pas un tel film, on ne le soutient pas même pas, on le "défend".
On est dans une guerre, sans vouloir savoir laquelle.
Il n’en demeure pas moins que la critique bienveillante a fait du bon travail. On savait qu’il ne pouvait s’agir d’un best-seller du box office.
Mais dans ces sombres temps, c’est moralement difficile de faire la fine bouche, et il faut désormais assurer sur la misère du monde.

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Une femme et des détails

 

Donc Louise Wimmer, SDF réfugiée dans sa Volvo, employée précaire, lutte, jour après jour, pour survivre et cacher sa chute.
Tout le monde a repéré que Louise et ses cinquante balais n’était pas Rosetta. Chaque âge a ses problèmes, la cinquantaine est bien identifiée dans les statistiques du chômage. En fait, ce personnage, un homme l’aurait fait aussi bien, même si une femme à la rue, c’est forcément plus pittoresque.

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Voilà, c’est là qu’il faut chercher derrière l’apparence, dans les détails, là où se nichent les grands diables et les forces obscures, ceux qu’il faut examiner de près.
Car la lutte de cette femme, en apparence "pour sa dignité" (Siou plaît, Msieurdames, un ticket de métro pour rester propre) est d’une autre nature.

On retient, au détour d’une phrase, que c’est elle qui a quitté son mari. "Ça n’allait pas".
La lutte de Louise, elle vient de loin, de bien avant sa chute, quand elle était encore une bourge, casée-mariée, et, sans doute, de sa toute petite enfance.
On regarde ce qu’elle a stocké et qu’elle va devoir vendre, les objets témoins de son ancien statut, sa ménagère de couverts en argent et ses belles fringues. Sa déchéance, elle l’a méritée. Sa lutte est aussi pour la liberté, qui se paye toujours au prix fort, et la liberté intérieure, c’est encore plus cher.

Louise ne se libère pas des hommes. Elle les aime plutôt, les hommes, ceux du film ne sont pas des ennemis. Elle se libère du piège d’une société où les dés sont pipés.

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Autrefois, les hommes dominaient et les femmes étaient soumises, c’était clair, on pouvait se rebeller.
Aujourd’hui, en Occident en tout cas, les femmes sont censées avoir conquis leur indépendance-liberté-égalité. Si elles échouent, c’est forcément de leur faute.
Il y a en Louise cette lassitude des prostituées et des militantes, qui ont dépassé le stade de la séduction. Elles respectent quand même les codes (le masque du maquillage), comme les balises nécessaires à elles qui franchissent les frontières. Mais le sourire, non.

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Dans la guerre de Louise, il y a un autre front, où il faut aller plus en résistante ou en fuyarde qu’en attaquante.
Pas les "duretés" du travail, du logement, de la survie quotidienne, ni même les solidarités plus ou moins ambiguës et réticentes de l’entourage.

Ce front est subtil et insidieux, difficile à cerner, c’est le poison qui macère en elle-même depuis toujours, ce qu’on appelait autrefois l’idéologie dominante ou la fausse conscience. Elle l’a ingérée toute sa vie, dans les ascenseurs, dans les supermarchés, à la télé, à la radio. Et notamment à travers les émotions des musiques. La prise de conscience est brutale. Elle a écouté en boucle Nina Simone, Sinnerman. Un jour, à la fin du film, elle prend le CD et le jette au loin dans la vallée. C’est le premier plan général du film.

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Ce qu’elle balance ainsi, vers les tours de grande solitude qui ont remplacé les arbres, c’est une des seringues du puissant anesthésiant, qui adoucissait ses mœurs, et, sous couvert de la consoler, la castrait.
Bon, ça tombe sur Nina Simone et sur son homme pécheur, et c’est (un peu) injuste.
Mennegun dit que ce faisant, "elle balance sa vie d’avant et son désespoir, pour renouer avec la vie".
On peut le dire comme ça. "Prolo un jour, prolo toujours" dit aussi Mennegun, qui a sans doute lu quelques livres.

Corinne Masiero

 

Naturellement, il faut parler de Corinne Masiero.

Nous, on est allé voir le film pour elle.
On la connaissait d’avant, des séries PJ et Engrenages, du Réveillon des bonnes à côté de Christine Citti, et de quelques Fred Vargas vus par Josée Dayan.

Entre elle et Mennegun, à ce qu’ils disent, il y a eu une alchimie, une mutuelle métamorphose. Il a écrit ce film pour elle, en pensant aux femmes de sa famille. Il arrive que les femmes engendrent des hommes qui sont leurs amis.
Elle a accepté les premiers et les gros plans, et le dénuement qui va avec.

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D’observateur, il est devenu directeur (d’acteur), de silhouette aveuglante, elle est devenue allégorie.
C’est comme ça, avec le courage des mutants, qu’il faut traverser les déserts des crises, personnelles ou civilisationnelles.
C’est comme ça qu’une petite histoire sociale et régionale, par la force d’une rencontre artistique, peut devenir un film politique, une pièce au dossier du programme de transition du patriarcat.

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C’est sans doute une gageure d’affirmer que le personnage de Louise est une femme d’avant-garde, et que le film de Cyril Mennegun est une sorte de vieille taupe de l’histoire, qui travaille, de façon souterraine, à des révolutions rêvées.

Pourtant, c’est pour nous une évidence qu’il s’agit d’une sorte d’œuvre précurseure, comme on en trouve dans le cinéma muet, au tournant des années 28-30, avec ses femmes modernes, qui essuient les plâtres, mais promettent un autre monde, puisqu’elles finissent par gagner.

Il ne faudrait pas que Cyril Mennegun se laisse enfermer dans la catégorie des "réalisateurs pour festivals", ni dans celle des spécialistes de la pauvreté.
Il a infiniment plus d’idées et de talents.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°342-343, décembre 2011

Louise Wimmer. Réal, sc : Cyril Mennegun ; ph : Thomas Letellier ; mont : Valérie Brégaint ; son : Martin Boiseau. Int : Corinne Masiero, Jérôme Kircher, Anne Benoît, Marie Kremer, Frédéric Gorny, Cécile Rebboah (France, 2011, 80 min.)

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