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Leclercq-K, Jacques
Portefaix (expo 2015)
publié le mercredi 10 juin 2015

Sur quatre eaux-fortes de Jacques Leclercq-K.

par Jacques Gerber
Jeune Cinéma en ligne directe*

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Prélude
 

Le cheminement artistique de Jacques Leclercq-K est traversé par la passion du trait et du dessin. Il était inévitable qu’il en arrive aussi à la gravure.
Parti du petit format, il s’épanouit désormais dans un vaste espace lumineux, en des variations monumentales.Le thème des Portefaix lui a été inspiré d’un lavis au sépia de Goya, conservé au Musée du Louvre.

Des images de portefaix, il y en a beaucoup d’autres, peintures et photos.

Le portefaix de Goya a ceci de particulier qu’il n’a pas de visage. Tous deux, le portefaix sans visage, donc sans cœur et sans âme, et son énorme fardeau ne font qu’un dans leur ombre portée sur le sol, en un grosse tache sombre, informe.

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Le portefaix de Goya est un homme accablé, sans ombre personnelle.

Les sujets qui s’imposent habituellement à Jacques Leclerq-K sont mouvants et se déplient au gré des supports : "forêts, lisières, tempêtes, aérolithes, pommes de terre germées, feux et fumées, rivières et chemins, herbes, insectes, rochers et lointains".

Cette fois, il les a rassemblés sur les épaules d’hommes nouveaux.
Et ceux-ci, ployés, épuisés peut-être, mais vaillants, savent de quel fardeau il s’agit et pourquoi il est si lourd. Ils ont retrouvé leur ombre à eux.

Allez savoir pourquoi Jacques Gerber, à propos de ce moment particulier de cette œuvre graphique - peut-être celui de la réconciliation - a pensé à la rencontre de Dürer (1471-1528) et Patinier (1483-1524), sur le tard de leur vie.
Allez voir ça à Amiens.

AVL
 


La nuit vient, noir pirate aux cieux d’or débarquant.

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C’est un grand rien percuté par le cheval ivre de ses émotions. Il s’appelle Albertus Dürer Noricus.

On peut le voir souvent dans une vaste salle de Nuremberg, une sorte d’atelier encombré de sièges, de plans et d’épreuves de gravures, avec, au milieu, une presse où luit la plaque de cuivre rouge.
Il burine tout le jour, fait son grignotis en tailles courtes et traits tremblés.
Il grave en douce, couvrant d’abord entièrement le cuivre de points uniformes et modulant ensuite le poli de la planche selon qu’il veut avoir des tons plus ou moins clairs.
On entend le criquetis, ce petit bruit aigre que fait le burin sur le cuivre.

Il aime une femme qui ne l’aime plus.
Un matin, c’est trop difficile, il part.
On voit assez clair pour découvrir, à l’horizon la ligne ocre des sables. Elle se silhouette sur le ciel rose, avec une précision, une netteté de morsure à l’eau-forte.
Il porte en lui la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et de dégoûts innés de la vie, qui leur faisait quitter leur pays, pour se quitter eux-mêmes.

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Il marche beaucoup et éprouve un sentiment d’accélération de l’existence.
Une règle de vie : faire de soi quelque chose d’inconnu, avoir chaque jour l’impression qu’on pourrait faire plus et plus vite. On respire à fond dans de telles accélérations. On y ajoute l’amitié et l’amour. Des désirs de pure gratuité. Et quelques ricanements dans votre dos.

Il marche au milieu du monde sans se plaindre. Sur son dos, sa ruche, son fourbi.
Les uns le saluent, les autres pas.
Comme un arbre en la saison d’hiver, il marche au milieu du monde. Étranger. Portant ce couteau en lui.

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Muet, il traverse, tel un cavalier égaré, des villes, des paysages, des grèves de bord de mer. Il arrive seul sur cette plage perdue, une étoile descend sur ses bagages de sable.

L’autre, du nom de Joachim Patinir, ne pense pas au passé.
C’est le passé qui pense à lui.
Lui est tout ouïe pour ces effluves d’avenir qui le suivent à la trace ; avenir qu’il ne peut concevoir autrement que nomade et libre, lointain et cosmopolite.

Il marche aussi beaucoup, emportant sur son dos les paysages qu’il va peindre. Quelque chose lui manque cruellement, mais il ne sait quoi. C’est un trou de silence assoiffé.

Ce nom de Patinir, il le tient du métier que faisait son grand-père : fabricant de patins, sorte de socques en bois utilisés au Moyen Âge dans la région d’Anvers pour surélever les pieds afin d’éviter boue et poussière.

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Il habite dans la trame ou le filigrane de toute réalité apparente et de toute vérité avérée. Il est lancé dans l’inlassable exploration de son imaginaire, ne faisant au bout du compte que repasser par les mêmes failles, diaclases, fissures, boyaux et galeries, revisitant sans cesse les mêmes concrétions, les mêmes anfractuosités, les mêmes gravures rupestres d’origine inconnue.
Mille paysages se bousculent en lui, il n’en porte que quelques-uns, rêve les autres.

Goya, plus tard, saura s’en souvenir.

Il ne grave pas, il peint. L’eau est une ombre dans l’ombre de la vallée, une nuit plus grave que la nuit.
Il pense qu’il ne s’agit pas de peindre la vie, mais de faire une peinture vivante.

Comme l’autre, il pleure un amour perdu. Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles.
Il n’est plus de nuits, il n’est plus de jours.

Et il en va de l’homme comme du feu, quand il brûle, il faut qu’il dévore, et quand il ne peut pas dévorer, il s’éteint, par force, s’éteint. Lui va s’éteindre.

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Il marche encore mais parle maintenant de voyages impossibles comme un marin mélancolique échoué dans les sables noirs d’une désespérance de soi.

Puis voilà que les deux, Albrecht et Joachim, voient venir l’amour du fin fond des ténèbres.
Les joues des filles ont l’odeur du vent.
Et ce goût furtif, cette douceur duvetée sous les lèvres, c’est le goût âpre, la douceur bouleversante du bonheur.
Mais ils ne le savent pas, ils ne le savent pas.

Dürer va pouvoir retravailler à pic pour descendre en profondeur. Avec ces gestes aussi anciens que la nuit dans ce jardin déserté que ceux, partis trop tôt, ne sauront jamais.

Patinir, lui, se remettra au bleu intense de ses paysages qui rejoignent un ciel plus bleu encore.

Et désormais, ils scruteront toujours ensemble la nuit fade et nuageuse dans l’espoir qu’avant l’aube en ce ciel déserté, s’illuminant à chaque brasse, une nageuse conciliera l’amour avec la liberté.

Jacques Gerber
Jeune Cinéma en ligne directe, à partir du catalogue (mai 2015)

Maison de l’Architecture, 15 rue Marc Sangnier, 80000 Amiens (20 mai-25 juillet 2015, du mardi au samedi, 14h-18h).

** Ce texte est extrait d’un travail en cours, une divagation, sur la très véridique histoire de la rencontre de Dürer et de Patinir lors d’un voyage que fit Dürer aux Pays-Bas.
Albrecht se lia suffisamment avec Joachim pour réaliser son portrait, lui emprunter des couleurs et un élève, et assister à son second mariage le 5 mai 1521.
On peut voir le portrait que fit le premier du second au musée de Weimar.
L’un a beaucoup gravé et finalement assez peu peint. L’autre n’a fait que peindre.



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