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Gruault, Jean (1924-2015)
Une vie, une œuvre
publié le samedi 13 juin 2015

par Philippe Piazzo
Jeune Cinéma en ligne directe

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Il se voyait comédien, il est devenu scénariste.

Jean Gruault est mort le 9 juin 2015, à l’âge de 90 ans, laissant son nom au générique des films de Truffaut, Rossellini, Resnais...
Nous l’avions rencontré, chez lui, en août 2012. Son franc-parler, sa malice, son plaisir de vivre étaient franchement contagieux.

Comédien il le fut, d’abord, puis auteur, librettiste.
Il devint même producteur, sur le tard, créant en 2006 Les Films de la villa pour soutenir le superbe geste documentaire de Emmanuelle Demoris filmant les habitants d’un bidonville d’Alexandrie sur la distance d’un cycle de cinq documentaires de plus de deux heures chacun : Mafrouza. (1)

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Mais le nom de Jean Gruault restera attaché à sa participation comme scénariste à ce qui pouvait se produire de plus étonnant depuis les années 1960 : Rossellini (période La Prise de pouvoir par Louis XIV), Truffaut (Jules et Jim), Godard (Les Carabiniers), Rivette (La Religieuse)...
 
Inlassable lecteur et curieux de tout, il traversa les époques avec des films qui ont sans doute pour point commun d’être inclassables.

Par exemple par sa façon de pousser vers des extrêmes des sujets attendus : la passion amoureuse dans Adèle H, ou le souvenir des morts dans La Chambre verte de Truffaut, tous deux pris sous l’angle d’un culte qui vire à l’obsession et la folie).

Ou au contraire par sa façon de de présenter, sans maniérisme des sujets "scandaleux" : le couple à trois pour Truffaut dans Jules et Jim et Les Deux Anglaises et le continent, d’après les romans d’Henri-Pierre Roché, ou bien la vie d’un hermaphrodite dans Le Mystère Alexina pour René Féret. (2)

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On y retrouve une rigueur historique et un bon sens pratique qui recentre des sujets passionnels vers le cas d’école et l’observation quotidienne.
 
Au croisement de son amour pour la vie la plus concrète et la fantaisie bridée, se trouve Resnais et les trois films, comme trois expérimentations, qu’ils firent ensemble :

* Mon oncle d’Amérique - ou comment observer la vie des Français depuis Jean Gabin jusqu’à Gérard Depardieu, sous l’œil d’un scientifique, Henri Laborit ;

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* L’Amour à mort - ou comment mixer l’insensé et le raisonnable, la passion immatérielle et le corps programmé pour disparaître ;

* La vie est un roman - ou comment fusionner le dessin et la photo, le cinéma et la vie, l’imaginaire et la science, l’opérette et l’opéra... Soit comment faire un film de Resnais.

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Jean Gruault était bien plongé dans ces chaudrons bouillonnants de contradictions, et c’est peut-être ce qui le ravissait. On pourra lire dans son livre de souvenirs, Ce que dit l’autre, (2) comment il voulut être un saint... dans le souriant chapitre intitulé "Les Années hitchcoquines".
 
Dans son jardin, devant notre air ravi, Jean Gruault, n’hésitait pas à dire franchement qu’il aimait Altman et Renoir... mais que Prêt à porter et Le Déjeuner sur l’herbe n’en sont pas moins des "merdes". Ou à avouer qu’il avait été un amoureux du cinéma... et donc aussi des films nazis projetés en France pendant la guerre et qui imitaient Hollywood.
 
Au Festival de Cannes 2015, Jean Gruault revenait même dans l’actualité à travers la présentation de Marguerite et Julien, un scénario qu’il écrivit sur l’inceste, refusé par Truffaut dans les années 70 et réalisé aujourd’hui par Valérie Donzelli.
 
De sa mort prochaine, Jean Gruault disait qu’elle n’était qu’un simple "retour à l’inexistence"... et, avant de vous quitter, vous invitait à ne surtout pas partir sans boire une bière.
Et il en profitait pour continuer à parler... de théâtre.
 
Philippe Piazzo
Jeune Cinéma en ligne directe (juin 2015)

1. Mafrouza de Emmanuelle Demoris, se compose de cinq parties : Oh la nuit (2007) ; Cœur (2007) ; Que faire ? (2010) ; La Main du papillon (2010) ; Paraboles (2010).

2. Le Mystère Alexina de René Féret (1984), avec notamment Philippe Vuillemin et Isabelle Gruault, sélection officielle Un certain regard de Cannes 1985), est inspiré de la vie d’Herculine Babin, dont Michel Foucault avait publié le journal intime : Herculine Barbin dite Alexina B., Paris, Gallimard, 1978.

3. Ce que dit l’autre, Julliard, 1992.

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