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Mille et Une Nuits (les) (2015)
de Miguel Gomes
publié le mercredi 24 juin 2015

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°366-367, été 2015

Quinzaine des réalisateurs Cannes 2015

Sortie le mercredi 24 juin 2015.

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Le dernier film de Miguel Gomes bénéficie d’un lourd habillage écrit. D’entrée de jeu, le spectateur est averti qu’il ne s’agit en aucun cas d’une adaptation, mais d’un emprunt à une structure de récit.

À la fin de chaque épisode, le générique commence par une table des matières qui, à la manière d’un livre, rappelle la progression générale de l’œuvre, avec ses chapitres, avec le minutage en guise de pagination.
Et tout au long du film, avec une inflation notable dans la troisième partie, le texte vient conforter l’image dans sa fonction narrative en se référant souvent à la source Shéhérazade.
Surtout, l’information donnée au départ fait référence à l’objectif que se fixe Gomes, à savoir parler d’un pays soumis à une crise qui laisse sa population appauvrie.

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La première partie, L’Inquiet, commence sur un ton documentaire, avec la situation des chantiers navals et des interviews d’ouvriers qui se retrouvent au chômage.
Plus inattendu, on voit l’équipe du film à la recherche du réalisateur qui a pris la tangente.
Gomes met en scène un épisode comique, une conférence au sommet consacrée à la crise portugaise durant laquelle un sorcier africain vend aux participants un aérosol miracle pour obtenir des érections béton.
On le voit, le film démarre sur la voie d’un mélange des genres plutôt tonique, en phase avec l’intention initiale.

Mais, peu avant le générique, la voix off de Gomes nous prévenait par rapport à la contradiction inhérente à son projet. "On ne peut pas en même temps faire un cinéma intemporel et un cinéma ancré dans la réalité du Portugal en crise".

Au fur et à mesure que le film avance et au bout de 323 minutes de projection, on a le sentiment que Gomes n’a fait ni un film intemporel, ni un film sur la réalité portugaise.

Au lieu de cela, il laisse les spectateurs partagés entre ceux qui trouvent Les Mille et Une Nuits sublimes et ceux qui deviennent de plus en plus dubitatifs, jusqu’à penser qu’ils sont en face d’une véritable imposture.

Sans parler de ceux qui ayant vu la première partie démissionnent et zappent les deux autres tiers, ceux qui quittent la salle, découragés.

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J’ai employé le mot "imposture" qui peut paraître un peu fort. Mais je voudrais prendre quelques exemples qui me semblent le justifier.

L’intemporel des scènes à costumes qui renvoient à la source d’inspiration et à Shéhérazade est totalement inutile, si ce n’est pour faire rire avec quelques anachronismes à la manière des Visiteurs, pour faire de belles chorégraphies accompagnées de musiques pas désagréables à écouter.

Le plus insupportable reste, à mes yeux, le long chapitre à la fin de la deuxième partie consacrée aux Maîtres de Dixie, Dixie étant un chien propre à émouvoir les amateurs de toutous photogéniques et qui passent d’un maître à l’autre dans un quartier populaire.

Encore plus lassant, le long, très long finale de la troisième partie, "Le chant enivrant des pinsons", consacré à une activité populaire, l’élevage de pinsons en vue de les présenter à des concours. Le propos est visiblement documentaire qui nous installe dans un quartier populaire près des pistes de l’aéroport. Pas d’interviews, seules des bribes de conversations particulièrement insignifiantes.
La séquence du concours durant laquelle un juge évalue le chant des pinsons à l’aveugle, les cages des oiseaux étant emballées dans un tissu, est interminable.

C’est alors que la débauche de texte à l’écran s’emploie, de manière pathétique, à sublimer une réalité vide de sens.

En 1964, Chaval faisait un film d’animation de moins de trois minutes, Les oiseaux sont des cons. "Les oiseaux sont des cons. Qu’ils sont cons, les oiseaux ! Qu’ils sont cons, les pauvres petits ! Aussi cons que les hommes disent certains".
Tout était dit.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°366-367, été 2015

As mil e uma noites (Les Mille et une nuits). Réal : Miguel Gomes ; sc : M.G., Mariana Ricardo, Telmo Churro ; ph : Sayombhu Mukdeeprom. Int : Crista Alfaiate, Chico Chapas, Luisa Cruz, Gonçalo Waddington, Joana de Verona, Teresa Madruga. (Portugal-France-Allemagne-Suisse, 2015, 1. O inquieto, 125 mn ; 2. O desolado, 132 mn ; 3. O encantado, 126 mn).

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