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Dillinger (1973)
John Milius
publié le mardi 15 septembre 2009

par Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°326-327, automne 2009

À l’heure du très esthète et creux Public Ennemies de Michael Mann, cinéaste le plus surestimé du cinéma contemporain avec Scorsese, il est intéressant de se pencher sur le véritable père du film d’action moderne, John Milius, qui lui aussi commis, en 1973, un film médiocre sur Dillinger, récemment réédité par MGM. 

Porté disparu pendant une grosse décennie jusqu’à la sauvage série Rome (2005), en tout état de cause perdu pour le cinéma, il faut se rappeler aujourd’hui que Milius fut un scénariste surdoué - à 27 ans, il est déjà l’auteur de Dirty Harry / L’Inspecteur Harry (1971, Don Siegel - bien que non crédité au générique pour des raisons juridiques), Jeremiah Johnson (1972, Sidney Pollack) et The Life and Times of Judge Roy Bean / Juge et hors-la-loi (1972, John Huston), un chien fou frère d’armes de William Friedkin et l’ombre agreste et maléfique des autres mavericks du "Nouvel Hollywood".

Et Milius n’a que 29 ans - et pas encore écrit les chefs-d’œuvre Apocalypse Now (1979, Francis F. Coppola) et Hardcore (1979, Paul Schrader) - lorsqu’il signe pour l’écurie Corman, toujours en quête de sang neuf, prometteur et pas cher (De Palma réalisera en son sein Sisters / Sœurs de sang la même année), et réalise une nouvelle adaptation (Dillinger a été mis en scène une vingtaine de fois au total, en tant que personnage principal ou non) de la fin de vie de John Dillinger, l’un des multiples "ennemi n°1" des années 30 américaines.

Pour le tout frais réalisateur, fasciné par le vigilantism qu’il a glorifié et dont il a renouvelé l’expression sous les traits de l’inspecteur Harry, c’est l’occasion de prendre à bras le corps, avec un budget minimum mais une liberté d’action maximum, le personnage de Melvin Purvis, chantre, sous le contrôle de John Edgar Hoover et la bénédiction de Franklin Roosevelt, de cette justice privée qui consiste sommairement à ramener entre quatre planches tout ennemi d’État ("Je savais que je ne l’aurais pas vivant mais j’ai pas vraiment essayé non plus"). John Edgar Hoover mourra pendant la préparation du film, de sorte que son exigence historique que le FBI ne soit pas montré sous un jour défavorable au cinéma restera ici lettre morte.

Car c’est à l’évidence Purvis, et non le Dillinger du titre, qui intéresse l’auteur. Grand admirateur et proche dans l’esprit de Pierre Schoendoerffer, nihiliste nietzschéen fasciné par la virilité, l’ordre et les armes à feu (il est membre, comme tous les gens biens, du conseil d’administration de la "National Rifle Association"), anarchiste réactionnaire à la ligne de pensée dès lors insaisissable (la bonne société du New Yorker l’a tenu, sous la houlette de Pauline Kael, pour un ignoble fasciste), Milius dirige d’emblée son empathie vers le pisse-froid sanguinaire fossoyeur, plutôt que de s’attacher à la vedette jouisseuse qui goûte peu les armes à feu. D’où une structure de film bancale où Milius essaie néanmoins de donner le change en organisant d’une grossière façon – que n’aurait pas reniée le Mann de Heat justement - les trajectoires parallèles du chassé et du chasseur. Et on sent le réalisateur frustré de tenir un cahier des charges où il faut faire plus de place aux effets de comédie et de sentimentalisme du gangster romantique qu’à la froide détermination du vigilante caustique.

Le réalisateur va et vient donc entre deux trames, une accumulation de mises à mort funestes (Wilbur Underhill, "Handsome" Jack Klutas, etc. – George "Machine Gun" Kelly étant le seul "gracié" pour avoir supplié Purvis en larmes et à genoux) pour le vigilante et ses G-Men, une suite de braquages, amourettes, alliances néfastes (avec Baby Face Nelson par exemple) pour Dillinger et son gang, jusqu’à sa décimation. Les trajectoires avancent cahin-caha et ne se croiseront vraiment qu’au finale que l’on sait. Parti sur cette base informe, il est peu de dire - la plupart des œuvres dont il assurera la mise en scène à l’avenir le confirmeront - que Milius est un cordonnier bien mal chaussé : le scénario de Dillinger est un tissu fruste, tout troué et rapetassé, aussi maladroit dans son jeu sur les oppositions que dans ses effets de miroir.
Ainsi de la volonté commune (supposée) des deux héros, tel Jesse James mettant en scène sa mort, d’accommoder leurs actions selon les désirs putassiers des journalistes, de magnifier leurs méfaits en comédiens pour gagner l’adoubement grotesque du public, traitée comme un gimmick forcé et totalement dépourvu de point de vue. Seul choix vraiment pertinent, celui de faire incarner les figures janusiennes par Warren Oates (par ailleurs très ressemblant à Dillinger) et Ben Johnson, tous deux sortis de The Wild Bunch / La Horde sauvage (1971, Peckinpah) et tous deux symboles du nouveau film d’action et du nouveau western (Hellman, Peckinpah, Peter Fonda, etc.), même si le second est également l’héritier du cinéma classique. Gueules cassées, bravaches à la morgue et à la dérision outrancière (Dillinger se prend pour Douglas Fairbanks), ils s’inscrivent à merveille dans cette nouvelle vague à l’humour désabusé, aux corps déchiquetés, et à l’ambiance crépusculaire.
Si Milius se contente d’un script et d’une histoire indigents, c’est peut-être obsédé qu’il est par la mise en scène, lui qui veut rendre hommage à Peckinpah et qui appartient certainement à un hypothétique axe esthétique Fuller-Peckinpah-Hill, sans jamais pourtant que son œuvre de réalisateur n’égale les glorieuses années de ces derniers (son meilleur film sera certainement The Wind and the Lion / Le Lion et le Vent (1975), qui étrangement appartient à un genre suranné et contraste avec les préoccupations habituelles de l’auteur). Son goût de la chair et du sang, son montage abrupt, son fétichisme des armes, la sécheresse de ses plans et la très belle photo de Jules Brenner n’ont pourtant ici que peu à envier aux meilleurs cinéastes belliqueux du cinéma moderne (les scènes de l’assassinat dans l’escalier de "Handsome" et de la fusillade dans la ferme en témoignent), et l’on peut se plaire à imaginer un autre film, accroché aux plus belles fondations du Maître scénariste. De fait, Milius réussira de main de maître, du seul côté de l’écriture cette fois, comme s’il ne pouvait mener les deux fronts simultanément, son œuvre rêvée avec le formidable Extrême Préjudice réalisé par Walter Hill en 1987… et dont le titre est tiré du livre Don’t Embarrass the Bureau de Bernard Conners, un ancien agent du FBI qui attribuait à cette organisation le mot d’ordre "exterminer avec préjudice extrême".

Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°326-327, automne 2009

Dillinger. Réal : John Milius ; sc : J.M. ; ph : Jules Brenner ; mu : Barry de Vorzon. Int : Warren Oates, Ben Johnson, Michelle Phillips, Cloris Leachman, Harry Dean Stanton, Richard Dreyfuss (USA, 1973, 109 mn).

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