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Scum (1979)
de Alan Clarke
publié le mercredi 26 août 2015

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n° 126, avril-mai 1980

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Ce film constitue l’aboutissement d’un travail commun du réalisateur Alan Clarke et de son scénariste Roy Minton.

À l’origine, une enquête sur les borstals (maisons de correction anglaises pour jeunes délinquants) qui débouche d’abord sur une pièce de théâtre écrite par Minton.
La BBC demande à Clarke d’en faire un film, qu’elle refusera de programmer à cause de certaines scènes jugées trop violentes.
Finalement, Clarke en fait un film pour grand écran, son premier hors des structures de la télévision.
Au moment de la décision prise par la BBC, la presse anglaise accorda une large place à l’affaire et rouvrit la discussion sur les borstals.

Tout le film se déroule dans le même borstal, dans lequel trois jeunes viennent d’arriver : Davis et Toyne, qui ont commis de petits délits, et Carlin, transféré pour avoir riposté à la violence d’un gardien.

Scum est d’abord une analyse et une dénonciation du système répressif mis en place par une administration raciste (de nombreux jeunes sont des Noirs) et sadique.
Tout dans l’attitude du personnel vise à détruire la personnalité des jeunes détenus, à les humilier, et, en fin de compte, à en faire des délinquants chroniques.
Sous couvert d’une morale religieuse ou libérale, ou tout simplement d’une volonté de répression de type fasciste, il s’agit avant tout de mettre à l’écart cette "lie" ("scum") de la société, issue de milieux pauvres et parfois illettrés.

En même temps, ce système repose sur la mise en place de relais parmi les détenus pour maintenir l’ordre par la terreur. L’apparition de leaders (les daddies), en général les plus durs, est ouvertement utilisée par l’administration pour imposer sa loi de façon encore plus efficace.

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Face à une telle entreprise d’avilissement, deux formes de résistance se dégagent : celle qui consiste à utiliser le système pour soi, comme le fait Carlin en devenant un daddy pour éviter les humiliations, ou bien la résistance par le mépris qu’incarne Archer, avec son sourire moqueur.

Par son intelligence, sa culture, son langage, ce dernier essaie par tous les moyens de mettre en défaut cette machine à briser les individus et à affirmer sa supériorité sur ceux qui cherchent à l’humilier. Le film ne cherche pas à privilégier une attitude par rapport à l’autre, même si on peut éprouver plus de sympathie pour Archer que pour Carlin. Pour la grande majorité de ces jeunes, ces deux voies relèvent de l’impossible. Ils sont tous tellement écrasés que seule la révolte collective leur permet de s’affirmer et de se retrouver au coude-à-coude devant l’administration. Cette révolte éclate lorsque le jeune Davis se suicide après avoir été littéralement violé par trois autres détenus plus âgés.

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C’est cette séquence du viol qui a amené la BBC à refuser de présenter la version télévisée de Scum.
Nous n’avons pas vu cette première version, il nous est donc difficile de dire si le film va encore plus loin.
Mais la description de la violence quotidienne dans ce borstal touche parfois à l’insoutenable et il faudrait être anormalement endurci pour ne pas être touché de plein fouet par certaines séquences.
La grande rigueur de la mise en scène et le jeu des jeunes acteurs contribuent à renforcer l’impact du film sur le spectateur.
Le décor, avec ses murs lisses et nus, fait ressortir le sang et la mort de façon encore plus effroyable, mais il symbolise aussi une société qui, sous des dehors de propreté morale, dissimule mal la pire des tortures, la mise à mort consciente de jeunes que l’on dit vouloir récupérer.

Le propos du film tient en effet dans cette dénonciation sans concession d’un système pénitentiaire qui n’est pas la prison mais peut-être quelque chose de pire encore.
Alan Clarke et Roy Minton ont choisi de faire ce procès des borstals sur un ton extrêmememnt dur et on les taxera certainement d’outrance ; mais que, près de vingt ans après La Solitude du coureur de fond, un film comme Scum soit encore nécessaire montre l’urgence de réveiller l’opinion et le pouvoir.

Le film interroge aussi ceux qui participent directement à cette répression, dans une séquence centrale où Archer, qui se déclare athée, mobilise un gardien pour lui seul pendant que tout le borstal assiste à l’office du dimanche.
Un jour, ils en viennent à discuter ouvertement après que Duke, le gardien, ait offert à Archer une tasse de café.
Ce dernier, dans son langage incisif et narquois, met le gardien en face de l’échec de toute sa vie, alors qu’il est à deux ans de la retraite, en lui faisant sentir qu’il est tout aussi prisonnier que ceux qu’il est chargé de surveiller.
Enfin, lorsque Duke lui demande ce qu’il faut faire face à la délinquance, Archer lui répond : "En parler d’abord."
Là se situe l’ambition du film ; au-delà du choc qu’il veut provoquer, c’est un appel à ouvrir le débat sur l’utilité de la punition.

Espérons que la sortie du film en France fera naître des interrogations sur ce qui se passe chez nous.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n° 126, avril-mai 1980

Cf. Entretien avec Alan Clarke, Jeune Cinéma n° 127, juin 1980.

Scum (Carlin Takes Control). Réal : Alan Clarke ; sc : Roy Minton ; ph : Mike Proudfoot ; mont : Michael Bradsell ; déc : Michael Porter. Int : Ray Winstone, Mick Ford, Julian Firth, Herbert Norville, Bill Dean, Peter Howell, John Judd (Grande-Bretagne, 1979, 98 mn).

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