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Assoiffé (l’) (1957)
de Guru Dutt
publié le vendredi 11 septembre 2015

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°359, printemps 2014

DVD Carlotta

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Carlotta a sorti en 2012 un coffret "Guru Dutt, une légende de Bollywood", avec le classique L’Assoiffé (Pyaasa, 1957), dans lequel le cinéaste joue le rôle principal, dirige et produit ainsi que Le Maître, la maîtresse et l’esclave (1962), réalisé par son dialoguiste Abrar Alvi, où il s’attribue le rôle principal.

Nous ne traiterons pas ici de ce second film, assez proche dans son esthétique de Pyaasa, même s’il développe un thème différent (celui de la décadence de l’aristocratie).
Parmi les bonus, on trouve un documentaire passionnant sur le cinéaste signé Nasreen Munni Kabir, spécialiste du cinéma indien et auteure de plusieurs ouvrages sur Guru Dutt, inédits en France à ce jour.

Dutt participe de l’effervescence du cinéma hindi au début des années cinquante.

Né en 1925 dans une famille modeste mais cultivée, c’est au Bengale qu’il est formé à la chorégraphie, au chant et au théâtre par Uday Shankar, frère aîné de Ravi et auteur du classique Kalpana (1948).

Il est tout d’abord engagé par les studios Prabhat à Poona comme chorégraphe, puis il y fait ses premiers pas comme comédien et assistant-réalisateur. Il se fixe à Bombay où il collabore entre autres avec Gian Mukherjee (à qui L’Assoiffé est dédié).

Sa carrière est rapide, et brève.

Son premier film, Baazi (1951), est un hommage au film noir hollywoodien.

Sa production ultérieure est diversifiée, avec l’histoire d’un voyou dans un village de pêcheurs, Jaal (1952), un film de pirates (Baaz, 1952).

Le thriller Aar Paar (1954), tourné en extérieur à Bombay, avec ceux qui deviendront ses collaborateurs attitrés, le scénariste et dialoguiste Abrar Alvi et le chef-opérateur V.K. Murty, impose son style.

L’année suivante, une comédie, Mr and Mrs, satire de la vie conjugale, connaît un vif succès.

Sa dernière œuvre, Kaagaz Ke Phool (1959), est mal reçue et marque la fin de sa carrière de cinéaste, même s’il continue de produire et de jouer. Gravement affecté par cet échec (qui a pratiquement ruiné sa maison de production) et par des problèmes personnels, il meurt à 39 ans, en 1964, d’une surdose d’alcool et de médicaments.

L’édition de L’Assoiffé est réalisée "à partir des meilleurs éléments disponibles à ce jour", ce qui n’exclut pas quelques légers défauts techniques, notamment des images saccadées.

C’est un chef-d’œuvre ; un film personnel qui, trois ans avant La dolce vita, pose la question de l’artiste dans une société en mutation économique et sociale.
En plus de ses collaborateurs habituels, il s’assure du concours du compositeur Sachin Dev Burman et, pour les textes de chansons, du plus grand auteur (de langue urdue), Sahir Ludhaniavi, dont les magnifiques poèmes donnent son sens et sa dimension politique à l’œuvre. La poésie est au cœur du film.

L’histoire est celle d’un artiste qui lutte pour la reconnaissance, se voit rejeté par ses propres frères, raillé par le monde de l’édition, abandonné par son amour, poussé dans une position de paria.
La gloire, il ne la connaît qu’à titre posthume, quand on le croit mort. Les seules marques d’humanité viennent de déshérités comme lui : une prostituée, un camelot, un mendiant.
Sur cette trame mélodramatique peuplée de caractères convenus, le cinéaste brosse un portrait sans illusion de l’Inde, une fois envolés les espoirs de l’indépendance.

La photo en noir & blanc est particulièrement soignée ; on perçoit toutes les nuances à l’intérieur du cadre grâce à des éclairages savants ; de très gros plans traduisent les sentiments des personnages. Les passages tournés en studio et ceux en extérieurs se succèdent sans heurt. On repère également quelques transparences. Bien que les protagonistes principaux y chantent, le film louche du côté du néoréalisme, notamment dans les scènes tournées dans les quartiers mal famés, au port ou sur le fleuve.
La séquence nocturne qui se déroule à la gare joue sur les ombres et les lumières, l’architecture métallique, le grincement angoissant des trains et introduit le tournant inattendu, fantastique, du récit avec l’apparition du thème du revenant.
Les numéros musicaux sont intégrés à l’action, la font avancer, l’expliquent et prennent un sens nouveau dans des contextes différents.
La séquence la plus spectaculaire, avec le décor d’un gigantesque escalier en zig zag et une quantité massive de fumigènes, est démarquée du film de Charles Vidor, Cover Girl (1944), avec Rita Hayworth. Chez Vidor, la scène se termine sur une fermeture de rideau car nous sommes dans le spectacle. Chez Dutt - s’agit-il d’un rêve, d’une hallucination, d’un fantasme ? -, elle s’achève par un fondu au gris et on voit réapparaître le visage soucieux du héros.

Généralement, le mélo est incompatible avec le rire, ce qui n’est pas le cas ici.

Le dialogue est pétillant, même dans les scènes les plus graves, quand le poète affronte le monde des éditeurs et se fait sortir comme un malpropre.
Un marchand s’étonne de ce qu’un diplômé accepte de faire office de coolie, et lui refile une fausse pièce de monnaie.
L’acteur-chanteur Johnny Walker (sic !), un vieux complice de Guru Dutt, fait aussi un numéro de mime irrésistible. La soif de pureté du héros justifie le titre. La scène finale est chaplinesque : c’est celle d’un couple d’outcasts (le poète et la courtisane) qui s’éloigne main dans la main sur la grand route.

En mêlant les genres, modernité et tradition indienne, Guru Dutt réussit un film d’une profonde humanité.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°359, printemps 2014

L’Assoiffé. Réal : Guru Dutt ; sc : G.D. et Abrar Alvi ; mu : Sachin Dev Burman ; ph : V.K. Murthy ; mont : Y.G. Chawhan. Int : Mala Sinha, Guru Dutt, Waheeda Rehman, Johny Walker (Inde, 1957, 146 mn).

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