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Notre petite sœur (2015)
de Hirokazu Kore-Eda
publié le mercredi 28 octobre 2015

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n° 366-367, été 2015

Sélection en compétition officielle, festival de Cannes 2015

Sortie le mercredi 28 octobre 2015

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Des sœurs, on en connaît, les March, les Brontë, les Prozorov…

Il y a, entre elles, des sororités non-symétriques des "fraternités" : le "féminin enchaîné", fait de connivences, de résistances, de secrets physiques. La mémoire commune d’un même terreau, mais surtout de siècles de patriarcat.

Les trois sœurs de Kore-Eda ont des amants et des métiers, elles sont indépendantes, mais elles ont une maison commune, une belle vieille maison, où elle vivent, autant que la maison vit en elles.

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Que les parents aient disparu de leur paysage ne change rien à cet univers intérieur tissé de certitudes et de permanence.
Quand elles se découvrent une petite sœur exogame et perdue, Suzu, elles ne peuvent que l’accueillir.

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Il ne s’agit pas tant d’affection que de transmission et de solidarité entre les générations.
L’autel des ancêtres, les kimonos anciens, les cerisiers en fleurs structurent la société japonaise. Tout comme le dévouement à l’entreprise, avatar moderne des anciennes féodalités. Une scène-clé est celle où tout le village de Kamakura, à la fête annuelle, admire les feux d’artifice en famille… sauf les salariés contraints aux heures supplémentaires qui ont une vision tronquée de la nuit magique. Et le regrettent sans amertume.

Dans l’univers de Kore-Eda, ni révolution ni catastrophe qui dévieraient le cours du temps. Pas d’ennui non plus, comme chez Tchekhov, qui le calcifierait. Seulement des "événements", acceptés et traités comme des péripéties naturelles, comme des cadences.

Héritier d’Ozu et de Naruse, il n’est le cinéaste ni de la tradition ni de la famille. S’il évite les affrontements modernité-tradition, c’est qu’il les considère comme formant un couple indissociable. Il observe leur articulation, et donc l’avenir en gestation.
C’est ainsi qu’il nous livre la famille en devenir : la famille recomposée dans Notre petite sœur (où les hommes sont quasiment absents) ou "l’hérédité" inné-acquis dans Tel père, tel fils (où les femmes ont peu voix au chapitre).

Car Kore-Eda travaille sur les mutations, qui se font dans le souterrain et la longue durée. À plusieurs reprises, le film peut s’achever, et puis il reprend son cours.

S’il a choisi d’adapter un manga, c’est que ce genre obéit à une sorte de "loi des séries". Dans ce monde-là, on ne veut pas que ça s’arrête, il n’y a pas de chute, "The End" est un ovni de passage. Un nouvel épisode advient toujours qui prolonge et développe.
L’apocalypse est inenvisageable.
Ou, peut-être, déniée avec entêtement ?

En Occident, on parlerait de tendresse, et la critique a parlé de feelgood.
Mais il s’agit d’autre chose que de sentiment.
Il s’agit de rythme, de cycle, il s’agit du battement de la vie.

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En fait, ces sœurs sont proches de celles de Bergman, dans Cris et chuchotements, plus réservées et plus jeunes, mais de la même famille.
Suzu pourra dire bientôt ce que disait Agnès, la petite morte, dans son journal intime, après les passions et les douleurs : "C’était ça, l’image du bonheur".

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n° 366-367, été 2015

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Notre petite sœur (Unilmachi Diary). Réal, sc, mont : Hirokazu Kore-Eda ; ph : Mikiya Takimoto ; mu : Yoko Kanno. Int : Ayase Hakura, Nagasawa Masami, Hirose Suzu, Kaho (Japon, 2014, 128 mn).

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