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Idiot ! (l’) (2014)
de Yuri Bykov
publié le samedi 21 novembre 2015

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sortie le mercredi 18 novembre 2015

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Notez bien le point d’exclamation !

Ce film n’est pas une adaptation du roman éponyme de Fedor Dostoievski dont le titre, en langue originelle est Идиот, alors que celui de l’opus qui nous intéresse ici, le troisième du jeune cinéaste Yuri Bykov, est дура́к, vocable qui sous la forme Dourakine est bien connu de tous les adeptes de la Bibliothèque rose et de la comtesse de Ségur, née Rostopchine. "Idiot" désigne un cas clinique, tandis que Dourak ! est l’apostrophe qu’on lance à un pauvre niais (disons-le : un grand couillon), mâtiné de tête de bois.

Le héros de l’histoire, c’est Dmitri ou Dima, frêle plombier consciencieux et honnête, le dernier des justes dans une ville délabrée, où tout est à l’abandon, choses et gens.

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On commence par un véritable uppercut : un soiffard en état de manque fracasse le visage de sa femme, puis celui de sa fille, dans le galetas infect qu’est leur appartement. Dans l’échauffourée, une canalisation éclate et l’eau bouillante a vite fait de calmer les esprits. On appelle les flics (l’épouse refuse de porter plainte, tiens). On convoque le plombier, (celui qu’on attend toujours, qui répare, prévient les accidents, mais a partie liée avec les égouts). Dmitri constate que les dégâts sont bien pires : l’immeuble, fissuré sur huit étages, est en passe de s’écrouler.

Pesante métaphore de la "Maison Russie"…
Les vieux tapent le carton en sous-sol, les couples s’étripent, les jeunes sniffent dans les couloirs ou se prostituent sur le toit. Yuri Bykov ne s’attarde pas au niveau symbolique, comme le faisait Andrei Zviaguintsev dans Léviathan (2014), primé à Cannes. Avec un style efficace emprunté aux films d’action hollywoodiens et un solide réalisme postsocialiste, il nous livre un thriller d’excellente facture. Engageant une course contre la montre, son héros entreprend l’impossible : alerter les édiles et une administration corrompue jusqu’à l’os et obtenir vie sauve et relogement pour ce mundillo, droit issu des Bas-Fonds de Gorki.

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Seul contre tous, mi-komsomol, mi-Aliocha Karamazov, le plombier vient jouer les trouble-fêtes dans la réception que donne Natalya, la maire de la ville, à l’occasion de ses cinquante ans, en compagnie du chef de la police, du capitaine des pompiers, du gérant des logements sociaux et quelques autres intimes. Tous l’appellent maman : elle leur donne à manger ; ils s’en mettent plein la lampe…

L’argent des travaux est dépensé depuis longtemps ! Un conseil municipal se tient, entre deux vodkas. Suit une scène de procès de toute théâtralité. Notons d’ailleurs que la "pièce" respecte les unités de temps (une seule nuit), de lieu (la ville, seul le décor change) et d’action. Chacun de nos mastodontes accuse l’autre et se justifie par des arguments empruntés à la parabole du "banquet de la vie" de Malthus : "Il n’y en a pas assez pour tout le monde. Divisez équitablement et personne n’a rien".
Ou bien en invoquant… l’âme slave : "Je suis russe. Quand on m’arrose, je prends".

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La galerie de trognes est un régal ! Une mention spéciale au personnage du parrain, l’inquiétant Yuriy Tsurilo, interprète des deux derniers chefs-d’œuvre de Aleksei Guerman, Khroustaliov, ma voiture (1998) et Il est difficile d’être un dieu (2013). Véritable tempérament de tragédienne, Natalia Surkova campe une Lucrèce Borgia sortie de cette fange provinciale, consciente de ses turpitudes, une figuration de la Russie outragée.

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L’Idiot ! se passe entièrement de nuit. La caméra explore ce labyrinthe des cupidités humaines, les coins et recoins de ces lieux claustrophobiques : les boyaux de l’immeuble en péril, le logement surpeuplé de Dmitri, les salles du restaurant où se tient la bacchanale. Un huis clos dont on ne sort que pour assister à la catastrophe finale, répétition désinvolte de toutes les précédentes.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe (novembre 2015)

L’Idiot ! (Durak). Réal, sc : Yuri Bykov ; ph : Kirill Klepalov. Int : Artem Bystrov, Natalia Surkova, Dmitry Kulichkov, Boris Nevzorov, Kirill Polukhin, Aleksandr Korshunov (Russie, 2014, 116 mn).

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