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Back Home (aka Louder Than Bombs) (2015)
de Joachim Trier
publié le mercredi 9 décembre 2015

par Anne Vignaux-Laurent,
Jeune Cinéma n° 366-367, été 2015

Sélection compétition officielle du festival de Cannes 2015

Sortie le mercredi 9 décembre 2015

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Le cinéma norvégien est très peu distribué en France. Les films du Nord, il faut aller les voir dans les festivals du Nord ou au festival Nordica. (1)
Et puis, à la télé, il y a eu la série Varg Veum d’après les polars de Gunnar Staalesen, avec le nonchalant Trond Espen Seim qui nous donnait des frissons, et nous en apprenait long sur Bergen.

Quand le film de Joachim Trier, Oslo, 31 août avait été sélectionné en 2011 à Un certain regard, on s’était réjoui, pensant tenir un fil qui nous amènerait quelque initiative française plus panoramique sur la Norvège.

Il faut dire que Joachim Trier est tombé dans la marmite quand il était petit, avec un père ingénieur du son très populaire, une mère réalisatrice de courts métrages documentaires, et Lars von Trier comme parent éloigné. Il est surtout le petit-fils de Erik Lochen (1924-1983), jazzman et cinéaste, dont on avait vu le grand classique La Chasse (1959).

Héritier chanceux d’une bonne famille dans une société qui s’ennuie, il a commencé par s’occuper de skateboard. Puis, la trentaine venue, il a rejoint le cinéma, et ce qui lui ressemblait : les états d’âmes d’une jeunesse friquée et cultivée, sans perspective.

Ce fut Reprise (Nouvelle Donne) (2006) puis Oslo, 31 août (2011) (2)
La jeunesse paumée, c’est une thématique récurrente. Mais là, sur ce feu follet, il soufflait comme un petit air de froid nouveau, et on a aimé.

Aussi attendait-on avec une grande bienveillance Louder Than Bombs, tourné aux États-Unis, qui avait beaucoup d’atouts, parmi lesquels Isabelle Huppert et Gabriel Byrne.

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Le titre affiche clairement l’intention.
En gros : il y a des douleurs plus lourdes que les horreurs de la guerre, et, dans les familles, des secrets pires que la mort, les circonstances de la mort. Les enfers intérieurs peuvent être plus insupportables que les chairs éclatées des champs de bataille.

Quoiqu’il soit assez hasardeux de comparer les malheurs psychologiques et les faits sociaux totaux (qui ne boxent pas dans la même catégorie), Trier pouvait choisir de raconter les circulations chaotiques entre les "dehors" et les "dedans" d’une photographe de guerre et sa famille. Le sujet était même enthousiasmant.

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Et puis quelque chose n’a pas marché, et il est difficile de savoir pourquoi.
Récit mal pensé ? Profusion de pistes ? Montage erroné ? Ruptures de style intempestives ?

Deux images de poids dénoncent cet échec.

La toute première image d’un film donne généralement le la.
Ici, c’est le doigt d’un adulte agrippé par la main d’un nouveau-né, plus une petite anecdote d’un petit couple, dont aucun des protagonistes n’aura de vraie place dans l’histoire qui suit.

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Un gros plan insistant devient forcément une image prégnante.
Ici, c’est Isabelle Huppert, et ça dure une éternité.
Elle a le rôle majeur, la photographe dépressive jamais vraiment à la maison, elle est très bien tout le temps. Mais un gros plan ne peut donner que ce qu’il a, même sur la durée, et il y a plus d’émotion dans ce qu’elle dit tout au long du film.

D’ailleurs, est-ce que ce sujet ambitieux ne demandait pas justement d’évacuer l’émotion, dont les yeux tristes de Gabriel Byrne sont l’inutile image redondante ?
Ne méritait-il pas d’échapper au repli dans une certaine apologie de la famille ?
Est-ce qu’un modèle romanesque hollywoodien ne se serait pas imposé à Trier, dans le labyrinthe duquel il se serait égaré ?

Il disait en 2006 : "Je ne suis pas assez bon pour raconter des histoires qui ne m’importent pas intimement".
Et s’il retournait faire des films en Norvège ?
"Back Home", le nouveau titre, c’est comme un signe. (3)

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n° 365-366, été 2015

1. Depuis la rentrée 2015, il y a aussi le ciné-club nordique à l’Institut finlandais.

2. Le film, dérive du Feu follet de Drieu La Rochelle, est sorti après le massacre du 22 juillet 2011 (77 morts assassinés par un fasciste erratique).

3. Le titre a été changé "en raison des attentats", a annoncé le distributeur, le jeudi 19 novembre 2015, "le titre d’origine, se prêtant mal au contexte actuel".

Back Home (aka Louder Than Bombs). Réal : Joachim Trier ; sc : J.T., Eskil Vogt ; ph : Jakob Ihre ; mont : Olivier Bugge Coutté ; mu : Ola Flottum. Int : Jesse Eisenberg, Gabriel Byrne, Isabelle Huppert, David Strathaim, Amy Ryan (USA-Norvège-France-Danemark, 2015, 109 mn).

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