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À peine j’ouvre les yeux (2015)
de Leyla Bouzid
publié le mardi 22 décembre 2015

par Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n° 369-370, décembre 2015

Prix du Public et du meilleur film européen à la Mostra de Venise 2015

Sortie le mercredi 23 décembre 2015

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Après deux courts métrages très remarqués, Soubresauts en 2011 et Zakaria en 2013, Leyla Bouzid nous livre un premier long métrage solaire et très musical.
On y retrouve toutes les thématiques déjà en place dans ses courts, notamment la situation de la jeune fille dans les sociétés maghrébines, en particulier la Tunisie - elle est la fille du célèbre réalisateur Nouri Bouzid. Elle connaît très bien le problème, elle qui, venue faire ses études à la Sorbonne puis à la Fémis, est revenue à Tunis pour y tourner ce film, prix du public et Label Europa Cinémas à Venise et Grand prix à Saint-Jean-de-Luz.

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À peine j’ouvre les yeux est d’abord un film magnifique, hommage à la musique, celle de l’Irakien Khyam Allami et celle de la chanteuse tunisienne Ghalia Benali, qui interprète le rôle de la mère de Farah dans le film.

On doit à Leyla Bouzid et Marie-Sophie Chambon, sortie elle aussi de la Fémis dans les années 2010, ce scénario simple sans être cousu de fil blanc : l’histoire d’une jeune fille de la classe moyenne tunisoise qui joue dans un groupe de rock, mais que sa mère verrait mieux médecin.
On sent ici l’influence des Chats persans de Bahman Ghobadi, sorti en 2009, même si la situation en Tunisie n’a pas encore atteint le degré d’intolérance de l’Iran et d’autres pays du Golfe (certains pourtant coproducteurs du film). Le film dépeint une société qui, depuis quelques années, inspire l’espoir et fait également peur. La Tunisie, avec ses voisines la Lybie et l’Algérie, danse sur un volcan dont on ne connaît pas encore les prochaines éruptions.

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Il fallait un courage certain à Leyla Bouzid pour attaquer de front la société tunisienne dans tout ce qu’elle a encore de traditionaliste et de machiste.
Farah, son héroïne, se bat contre les siens - sauf son père, directeur d’une mine de phosphate dans le Sud, qui la protège et la soutient. Elle affronte sa mère, les hommes en général, et son petit ami, qui aurait une tendance certaine à la mépriser, pour tenter de vivre son rêve : chanter.
Le film est censé se passer dans les années 2010, juste avant la chute de Ben Ali, mais il est intemporel. Les textes que Farah inteprète avec son groupe sont particulièrement opposés au régime. Il est aisé de comprendre à travers ces images que la place de la femme dans la société musulmane est loin d’être stabilisée et que son identité est sans cesse remise en question, malgré la parité inscrite dans la loi.

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La cinéaste déclare que la religion n’est pas le sujet central du film. Il n’empêche qu’elle est cependant bien présente, ne serait-ce que dans la manière dont les hommes regardent et traitent les femmes. Il n’est pas si sûr que la société maghrébine évolue sur ce point, et tous les films sur le sujet n’y pourront pas grand-chose, hélas. Les lois de la toute jeune démocratie tunisienne ne pourront rien changer, si la mentalité des Tunisiens n’évolue pas fondamentalement.

Le film s’arrête avant la Révolution de jasmin.
L’avenir nous dira si la Tunisie a vraiment changé sur ce point important de la laïcité et de la parité.

Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n° 368-369, décembre 2015

À peine j’ouvre les yeux. Réal, sc : Leyla Bouzid ; sc : Marie-Sophie Chambon ; ph : Sébastien Goepfert ; mont : Lilian Corbeille ; mu : Khyam Allami. Int : Baya Medhaffar, Ghalia Benali, Montassaer Ayari, Aymen Omrani (France-Tunisie-Belgique-Émirats Arabe Unie, 2015, 102 mn).

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