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Pauline s’arrache (2015)
de Émilie Brisavoine
publié le mardi 22 décembre 2015

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection ACID festival de Cannes 2015

Sortie le mercredi 23 décembre 2015

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Que le premier opus d’Émilie Brisavoine s’ouvre et se conclue sur la 25e Symphonie du divin Mozart, remixée à de la guitare électrique, n’est certainement pas un effet du hasard. Cet hommage au Wunderkind absolu est un adieu à l’enfance. Et une relecture rock’n roll de la plus féerique des créations du franc-maçon salzbourgeois : Die Zauberflöte.

Pile-poil pour Noël. Courez-y, toutes les gazettes vous y exhortent, de 20 Minutes au Monde en passant par Grazia (la rivale de Elle, dirigée par une demoiselle Berlusconi) et même les Cahiers du cinéma. Eh bien JC, que, d’ordinaire, un lexème comme "comédie déjantée" suffit à mettre d’une humeur de dogue, vous le conseille aussi !

On le sait, depuis son relatif succès à Cannes dans la sélection 2015 de l’ACID, il s’agit d’un "film de famille".
L’auteure, Émilie Brisavoine, est graphiste (sa BD Mi-putes, mi-soumises est disponible à la librairie du Palais de Tokyo) ; elle a d’ailleurs écrit à la main et illustré son générique. À l’occasion, elle est aussi comédienne, comme dans La Bataille de Solférino (2013) de Justine Triet, qui déjà slalomait entre documentaire et fiction. Durant quatre années, elle a filmé, caméscope au poing, sa famille patchwork et notamment, sa sœur, Pauline Lloret-Besson. Ou plutôt sa demi-sœur, à qui elle ressemble à s’y méprendre. "Techniquement, dit-elle, on a la même mère".

Au commencement, le spectateur est légèrement dérouté, inquiet même.
Émilie tient la caméra comme d’autres gaulent des noix. L’image est, parfois, franchement horrible - on se croirait sur YouTube. Et on n’y entend goutte : il faut écouter les portables, le son est déformé, tout le monde crie, personne n’articule.
Puis on y voit un peu plus clair dans ces histoires de peaux, de mues, de déguisements, de faux-semblants, de beaux atours.
Ça commence à venir au défilé de mode, un vrai carnaval avec Auguste et nez-rouges, drag-queens, fausse Marilyn. Le cirque Pinder mâtiné de Mummenschanz. (1)

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Fred Lloret, le papa de Pauline, est - on ne va tout de même pas dire "coiffeur" - make up artist, roi du relooking et de la métamorphose. Un body artist qui travaille son propre corps comme celui des autres. Non comme les actionnistes viennois qui sur scène faisaient couler le sang, celui d’une pauvre bête (généralement un agneau) ou (carrément) le leur. Cette cruauté, ce tragique, ce n’est pas la tasse de thé de Fred, Meaud, Émilie, Pauline et tutti quanti. Eux mixent l’art et la vie en faisant joujou, poo poo pidoo. Ils s’amusent, façon Jean-Paul Gaultier, enfin surtout Fred.

On se trouve donc aux confins des arts majeurs et mineurs : peinture, photographie, maquillage, tatouage, mode, vidéo, cinéma. Ça tourbillonne comme dans les années 70, quand Holger Trülzsch transformait Vera von Lehndorf, le mannequin-star du Blow up (1967) de Michelangelo Antonioni, en insecte, en arbre, en sculpture soumise aux oxydations du temps, couverte de lichen, de mousse, comme, non loin de Viterbo, les monstres des jardins de Bomarzo.
Plus qu’à un film de famille, n’avons-nous pas affaire à un collectif d’artistes, comme aux bon vieux temps d’Andy Warhol (auquel le caractère d’improvisation et les images tremblées font penser) et de la Factory ?

Revenons à nos moutons.

Le sujet, c’est Pauline, une ado qu’on suit de 15 à 19 ans, qui se prévoit une carrière à la Tanguy.
Elle ne peut plus supporter ses parents : "Ma famille, en fait, ils ont tous un balai dans le cul. Ou plutôt, ils ont tous un explosif dans le cul".
Mais elle ne veut pas être éloignée de la case. Pauline se débat et glapit comme un petit lapin, les doigts coincés dans la fermeture d’une rame de métro. Elle veut à la fois "trouver son identité" et être aussi bien qu’eux, le couple royal, un couple de contes de fées.
Pauline, justement, ne "s’arrache" pas ; elle ne quitte pas sa peau d’âne. Elle craint la métamorphose dont Fred fait son miel, le rite de passage, le sacre du printemps. Elle lutte pourtant, insiste sur son droit à la privacy : "Tu ne toques jamais. Le droit d’un enfant à sa chambre, ça existe".

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Lui, Fred, est vraiment un bon client pour un film documentaire.
Il se lâche devant la caméra. C’est un histrion, un cabot-né. Avec sa fille, il partage le complexe de Peter Pan et croit qu’il fait "toujours 25 ans, 35 à tout casser".
Père et fille sont comme frères et sœurs, chiens et chats. Elle veut exister, il prétend la dresser. D’un "projet éducatif", il s’en tape. Une famille, c’est "un papa et une maman".

Quid de la mère, beauté chic qui a régné sur les nuits parisiennes, aujourd’hui une Louise Brooks qui se serait souvent mariée et aurait eu beaucoup d’enfants ?
Meaud est circonspecte, mais a plus d’un tour dans son sac. Ce n’est pas elle qui se ferait choper en train d’engueuler sa fille. En mégère. Non, elle reste sur ses gardes, elle sait que la caméra observe, même quand c’est parti pour quatre ans de ciné-transe. Pourtant, "miroir, mon beau miroir", elle chantera un court instant, très émouvant, la partition de la (fausse) mère de Blanche-Neige et de la séduction qui n’opère plus, du mari plus jeune et du regard d’autrui.

Le film est aussi une variation sur le thème du double, du dédoublement, du redoublement que constitue le cinéma, qui capte la vie, comme ces scènes d’anniversaire que filmait un grand-père resté hors champ. Fred est Pauline, Benjamin et Benjamine. Pauline est Fred. Mais Fred est, occasionnellement, Marilyn.
Émilie ou Pauline, qui est qui ?

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Lors de la discussion qui a suivi la projection, l’auteure de ces lignes se demandait qui était la filmeuse, qui la filmée ? Leur mère Meaud se projette dans toutes ses filles, elle se démultiplie. La famille réelle ne peut se déplacer qu’en horde.
Elle était au grand complet le soir de l’avant-première au MK2 Hautefeuille, Fred déguisé "en notaire pour la circonstance" et a ensuite invité tout le cinéma à boire un verre rue des Canettes. Émilie avait d’ailleurs emmené son monde au Festival de Cannes, tout comme, l’année précédente, Jean-Charles Hue ses Yéniches de Mange tes morts, et leur procession de BM du Seigneur.

À Pauline, on a prédit une carrière à la Sandrine Bonnaire.
Vraiment ?
Relevons chez elle une tchatche à couper le sifflet : "T’as qu’a t’acheter un psychologue ; ça se trouve partout, pauvre conne". C’est comme ça qu’on parle à sa maman. Ça fuse à tout bout de champ, lâche des perles, fait des trouvailles, la parole s’enivrant d’elle-même comme un intarissable champagne, contrairement à la langue de bois des "films d’ados". Lalangue. Elle enchante et, parfois à son insu, ainsi que le veut la Règle, dit vrai. On cesse alors de rire : il se produit comme une épiphanie. Bruno Bettelheim, grand lecteur de contes auxquels il attribuait une fonction cathartique, apte à soigner les enfants autistes, appelait cela The Uses of Enchantment, traduit, tout prosaïquement, par Psychanalyse des contes de fées (1976).

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Émilie Brisavoine a filmé sa horde sauvage.
Elle a réalisé un film ethnologique, s’attaquant, comme le recommandait Greerson, non à l’exotique et au lointain mais au plus proche - "les sauvages de Birmingham".
C’est un coup d’essai et un coup de maître auquel elle ne serait peut-être pas parvenue sans sa monteuse, Karen Benainous, qui a notamment collaboré avec Emmanuel Gras à des documentaires mémorables tels que Être vivant (2013) et Bovines ou la vraie vie des vaches (2011).

Sans vouloir écraser Pauline sous les références et lui prêter des intentions politiques que la réalisatrice de 31 ans n’a sans doute pas, nous avons pensé à un autre portrait de toute jeune femme : Anna (1973) de Alberto Grifi et Massimo Sarchielli, premier film italien à utiliser la vidéo, que nous avions vu au second festival du Cinéma du Réel au Centre Pompidou.
Il était ainsi présenté par Federico Rossin : "Anna est une œuvre qui met radicalement en crise le statut ontologique et éthique du documentaire traditionnel, posant les bases d’un nouveau cinéma dans lequel le sujet sera la vie elle-même et sa potentialité révolutionnaire. Grifi, maître du cinéma expérimental italien, théorise un film qui inverse les rapports de force entre le filmeur et son personnage, envoyant ainsi valser la volonté de maîtrise du documentaire classique. Le faible coût de la vidéo permet d’enregistrer pour la première fois les événements apparemment anodins qui n’étaient jusque-là pas dignes d’être retenus, et de libérer d’un scénario trop rigide les acteurs du film, en les laissant vivre pleinement leurs relations et leurs sentiments. La désobéissance de la jeune marginale Anna, son refus d’être l’objet pathétique et obscène d’un regard apitoyé et d’un documentaire voyeuriste, coïncident avec la découverte d’une nouvelle façon de penser la vie et le cinéma". (2)

Riappropriamoci la vita ! Il s’agissait de cela, rien de moins.

Dans le film d’Émilie Brisavoine, nous avons senti, sur le mode espiègle, cette volonté de "se réapproprier la vie".

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe (décembre 2015)

1. Mummen : mime ; schanz : chance. Mummenschanz est une compagnie suisse théâtre de masques, de clowns, et de formes animées, créée, en 1972, par Andres Bossard, Floriana Frassetto et Bernie Schürch.

2. Signalons que Anna, 225 minutes, noir et blanc, film-clef des années 70, est désormais entré dans la légende du cinéma cisalpin. La Cineteca nazionale lui a rendu hommage les 29 et 30 mars 2014 en présentant, outre le film restauré, quatorze heures de rushes "que personne n’avaient vus pendant trente-huit ans".

Pauline s’arrache. Réal, sc, ph : Émilie Brisavoine ; mont : Karen Benainous. Int : Pauline Lloret-Besson, Meaud Besson, Frédéric Lioret, Guillaume Lioret, Anaïs Lioret, Émilie Brisavoine (France, 2015, 88 mn).

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