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Maman a cent ans (1979)
de Carlos Saura
publié le mercredi 6 janvier 2016

par René Prédal
Jeune Cinéma n° 124, février 1980

Sorties le mercredi 7 novembre 1979 et le mercredi 6 janvier 2016

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Dès les premières séquences, le cinéphile familier de l’univers de Carlos Saura reconnaît la maison et les personnages de Ana et les loups (1972), repris sept ans après pour composer le volet d’un diptyque qui occupe ainsi une position centrale dans l’œuvre de l’auteur.
Curieux tableau d’ailleurs, faisant l’ellipse de la mort de l’héroïne, en refusant d’offrir une véritable suite à l’histoire précédente : Mama cumple cien anõs est une variation à partir des mêmes personnages, confrontés à une autre époque
Ana y los lobos fonctionne comme "l’album de famille" de Mama cumple cien anõs selon les termes mêmes de Carlos Saura (1).

Unique flashback tiré de Ana y los lobos, la scène où José essaie un uniforme, aidé par Ana, introduit les séquences capitales du déguisement qui marquent, sous les fausses apparences de la fête dans Mama cumple cien anõs, l’effondrement, à la fois dramatique et dérisoire, de l’ordre familial.

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Au cours de la recherche des vieux vêtements sortis des malles poussiéreuses, Luchi est en effet renversée et agressivement contestée par ses trois filles, sous l’œil de son mari caché derrière un élément de confessionnal. Quant à l’anniversaire lui-même - cérémonie aux résonances assez proches de celle décrite dans Un mariage par Robert Altman -, il est en fait le théâtre d’une tentative d’assassinat de la vieille mère par ses propres enfants.

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Mais il ne faudrait pas prendre cet éclatement de l’ordre matriarcal pour une libération, car armée et religion, tapies dans l’ombre, sont toujours prêtes à resurgir : une des petites filles, Carlotta, reprend l’uniforme de José, et Fernando sent remonter en lui toutes les pulsions érotico-mystiques dès le retour d’Ana.

Film moins tendu que Les Yeux bandés, réalisé de manière très fluide, caméra à la main, Mama cumple cien anõs est une comédie amère qui ramène le tragique de Ana y los lobos aux proportions quotidiennes d’un engluement irréversible dans la médiocrité.

Assassinée pour avoir essayé de placer chacun face à face avec sa vérité dans le premier film, Ana n’est plus aujourd’hui qu’une petite-bourgeoise sympathique, bécasse et affectueuse, luttant pour reconquérir son époux séduit par une Natalia qui joue, sept ans plus tard, un rôle un peu similaire.

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Mais la jeune fille elle-même a ses limites (elle souffre de voir son amant d’un jour retourner à son épouse) et sa chambre transformée en fumerie d’opium est aussi discutable que celle de sa grand-mère où les statues et les images pieuses font bon ménage avec cachet, gouttes, pilules et potions. N’est-ce pas là d’ailleurs ce qui a prolongé Franco au-delà des limites humaines ?
Franco / Mama est donc toujours vivant, même si son fils José / Carrero Blanco, le militaire, a été emporté brusquement par un infarctus ayant la brutalité d’un attentat.

Ainsi, comme presque tous les films de Saura, Mama cumple cien anõs présente une structure totalement close : commençant par décrire un vaste environnement désertique, la caméra se fixe ensuite sur le huis clos central d’une vieille maison aux terrasses envahies par les herbes et au jardin retourné au maquis.
À la fin, la caméra s’éloignera du bâtiment en zoom rapide : rien n’a changé… au contraire même, pourrait-on dire, de cette fable qui débute sur une tombe et s’achève par une véritable résurrection !

Certes, le domaine subit l’irruption de quelques signes de modernité : on falsifie des traites, les Espagnoles soumises se muent en femmes d’affaires, des géomètres arpentent le terrain, et Fernando a quitté sa caverne d’ermite pour s’initier comiquement au deltaplane.

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Mais justement, il ne peut ni décoller ni se détacher vraiment de sa mère, à la recherche qu’il est… de son "centre de gravité" !
Dès lors, les pièges ne se referment plus que sur des bottes et la jeune Victoria hésite encore sur le chemin à prendre : de ses deux sœurs Natalia et Carlotta, qui suivra-t-elle ? Pour l’instant, elle n’en est encore qu’à s’identifier à ses héros de romans et ne pense qu’à travers ses lectures.

Par deux fois (retour du mari volage à la maison, puis de la maman à la vie), le souffle de la tempête vient - avec un bruit d’hélicoptère - balayer la famille figée dans son image de marque (repas, anniversaire).

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C’est alors, pour un temps très court, l’irruption de l’irrationnel par lequel tout bascule, le retour de l’improbable, d’un hasard-coïncidence qui prend soudainement ses distances avec le réalisme à ras de terre.
Si la famille semble morte, qu’en est-il alors du couple ? Est-il réductible à l’ancrage charnel d’Ana portée par Antonio (parce qu’elle a perdu une botte et qu’elle ne peut plus marcher) dans une composition métaphorique digne de Samuel Beckett ?
Peut-être, mais après tout, la maman aime elle aussi ce genre de contact physique, puisqu’elle fait monter Ana et Antonio sur son lit pour mieux les sentir tout près d’elle… Alors ?
Mama cumple cien anõs ne saurait de toutes manières se réduire à son anecdote.

D’une grande richesse de sens, le film se nourrit de l’œuvre passée de Saura et constituera bientôt une référence fondamentale pour ses films futurs.

René Prédal
Jeune Cinéma n° 124, février 1980

1. Positif n° 224, novembre 1979).

Maman a cent ans (Mama cumple cien anõs). Réal, sc : Carlos Saura ; ph : Teodoro Escamilla ; mont : Pablo G. del Amo. Int : Geraldine Chaplin, Amparo Muñoz, Fernando Ferna n Gomez, Norman Briski, Rafaela Aparicio, Charo Soriano, Rita Maiden (France-Espagne, 1979, 95 mn).

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