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Je suis le peuple (2014)
de Anna Roussillon
publié le mercredi 13 janvier 2016

par Robert Grélier
Jeune Cinéma n° 369-370, décembre 2015

Sélection ACID au festival de Cannes 2015

Sortie le mercredi 13 janvier 2016

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En août 2009, alors qu’elle travaille sur le projet d’un film dans la région de Louxor, Anna Roussillon (1) rencontre Farraj, un paysan en train d’irriguer ses champs.

Au cours des événements de janvier 2011, une complicité durable va s’établir entre ce paysan d’un petit village et l’intellectuelle. Lui à Louxor, elle à Paris, reliés par skype pour la conversation, et, pour les images, par les émissions de télévision diffusant en direct les manifestations de la place Tahrir.

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Dès le début du film, s’établit un dialogue entre la réalisatrice et les filmés, dont une femme assise au bord d’un champ. À quoi ça sert d’être ainsi pris en otage par une caméra, si ce n’est pas pour être diffusé par la télévision, constate la femme accroupie ?

En mars 2011, la réalisatrice décide de retourner au village où elle constate l’absence de changements, ce qui n’empêche pas les habitants de parler continuellement de la révolution. Anna Roussillon prend le parti de raconter "les enthousiasmes et les interrogations liés à la révolution et à ses contrecoups dans le temps des vies. Comme un contrechamp à Tahrir".
Son but est de dire comment on vit les répercussions d’une révolution qui se manifeste au village dans l’absence des touristes, et la disparition de l’électricité et du gaz.

C’est à partir de là que le film prend toute sa dimension dramatique et s’élabore entre le particulier et le général.

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Entre le travail quotidien d’un villageois, sa vie familiale et la conversation politique ininterrompue de la réalisatrice, toujours dissimulée derrière la caméra.
Entre Farraj, les pieds dans la boue de son champ et la tête dans les images de la révolution de la place Tahrir.
Une multitude d’allers et retours entre le microcosme villageois et le collectif de la capitale. Deux mondes indissociablement liés par la parabole, de janvier 2011 à l’été 2013.

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Il a fallu à Anna Roussillon de nombreuses heures d’écoute, aussi bien en France qu’à Louxor, pour comprendre et démêler l’écheveau de la complexité politique dans la pensée de Farraj.

Lors de chacun de ses séjours de trois semaines, le spectateur se rend compte des changements opérés dans la tête des protagonistes. Comme ceux de cette vieille femme qui ne perd jamais espoir.

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Ainsi, que signifient les images filmées par les chaînes de télévision ? Pourtant, comme le dit Farraj, "la télé c’est synonyme de joies".
Que signifient toutes ces scènes d’affrontements ou de manifestations, de slogans répétés et diffusés en boucle ? Est-ce la révolution ? Qu’est-ce qui est le plus juste : l’action dans la capitale ou la sérénité des paysans au village ?

Anna Roussillon filme les travaux et les jours de tous ces paysans aux mains nues - il n’y a quasiment pas de machine, à l’exception d’un moulin pour la farine de maïs et d’une pompe. Tout est dit, montré avec une grande pudeur, aussi bien la préparation et la cuisson des repas, que la lecture à haute voix de ses devoirs par une enfant.

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Il y a dans Je suis le peuple, (leitmotiv d’une chanson) trois séquences admirables.

La première est celle où Farraj, entraîné par un ami, se rend à la ville de Louxor avec son jeune garçon. Venu seulement pour voir, mais peu à peu encouragé par la foule, il murmure d’abord, puis il crie "Dégage, Morsi !", alors qu’il avait voté pour lui. Puis saisissant le drapeau qui est à sa portée, il se l’approprie, revendiquant son appartenance à la nation plus qu’à celle d’un parti ou d’un homme. Ici, le documentaire prend les couleurs de la fiction.

La deuxième se rapporte au dialogue de Farrraj avec la réalisatrice où chacun essaie de donner une définition de la démocratie. "Ta définition de la démocratie n’est pas la même que la mienne" dit Farraj, puis il ajoute "Ici, on est à la maternelle de la démocratie".

La troisième concerne la scène finale au cours de laquelle la retransmission du discours du général Abd al-Fattah al-Sissi est interrompue par une panne d’électricité. Parole coupée…

Le film s’arrête là, nous délivrant un symbole qui suggère un commentaire.

Robert Grélier
Jeune Cinéma n° 369-370, décembre 2015

1. Née à Beyrouth en 1980, Anna Roussillon a grandi au Caire, où sa mère continue de vivre ; elle s’est ensuite installée à Paris. Elle étudie la philosophie, la linguistique, la littérature, la civilisation arabe et la réalisation de films documentaires. Tout en dispensant des cours à Lyon, cette agrégée prépare divers projets cinématographiques liés à l’Égypte.

Je suis le peuple. Réal, sc, ph : Anna Roussillon ; mont : Saskia Berthod & Chantal Pïquet (France-Égypte, 2014, 111 mn). Documentaire.

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