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Loin du paradis (2002)
de Todd Haynes
publié le vendredi 15 janvier 2016

De Sirk à Haynes ?

par Patrick Saffar
Jeune Cinéma n°281, avril 2003

Sélection de la Mostra de Venise 2003

Sorties les mercredi 12 mars 2003 et 17 janvier 2016.

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Douglas Sirk, évidemment.
Comment ne pas y penser ? Ces couleurs automnales, ces années 50, cette petite ville provinciale, ces cancans autour d’un amour "interdit", cette neige, ces miroirs.

Quel peut donc être l’intérêt d’un tel film, qui dans son look comme dans sa trame narrative, s’affirme sans ambages comme un décalque de quelques sublimes mélodrames hollywoodiens ; telle est la question toutes simple qu’on ne pourra s’empêcher de se poser au sortir de Loin du Paradis, alors même qu’on s’avouera y avoir pris un certain plaisir ?

On pourra, bien entendu, replacer le film dans l’œuvre de Todd Haynes, et constater qu’un cinéaste de la phobie (Poison, Safe) ne pouvait que se sentir à l’aise dans cet univers cosmétique, ou encore se rappeler que l’auteur de Velvet Goldmine cherche moins à se créer un style identifiable qu’à se couler dans des formes et cultures préexistantes, différentes selon l’univers abordé (y compris à l’intérieur d’un même film : trois "manières" distinctes pour Poison).

Mais la politique des auteurs (ce qu’il reste de politique pour ce qu’il reste d’auteurs) a trop tendance à conférer de l’intérêt à une œuvre du seul fait de sa cohérence avec les préoccupations, même simplement supposées, d’un cinéaste pour qu’on ne soit pas tenté, surtout pour un film d’apparence aussi peu personnelle, de renoncer à connaître quoi que ce soit des intentions du réalisateur, et de considérer sa dernière production comme un objet en soi qu’il s’agirait d’interroger et de comprendre tel qu’il peut apparaître à un spectateur d’aujourd’hui.

Quelle est donc la raison d’être de Loin du Paradis, au-delà du magnifique travail d’antiquaire auquel se livrent metteur en scène et chef opérateur pour restaurer l’imagerie de Douglas Sirk ?

Serait-ce une tendance bien contemporaine à l’ironie ? En l’occurrence celle par laquelle Haynes transforme un époux modèle (Frank-Dennis Quaid) en personnage névrotique torturé par une homosexualité refoulée.

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C’est oublier que l’auteur de All That Heavens Allows et Written on the Wind (pour citer quelques-uns des modèles sirkiens de Loin du Paradis) était loin d’être un naïf et que le caractère kitsch, voire trash, de ses films n’échappait point à ce fin lettré.

Il est vrai que l’ironie revendiquée expressément par Sirk était celle, hautement supérieure, des pièces d’Euripide, ironie par laquelle un deus ex machina, et plus tard un happy end hollywoodien, venaient dénouer des contradictions apparemment insolubles, tout en les préservant sur un plan dramatique. Ce qui aurait pu être pratiqué à la rigueur sur un cinéaste du "premier degré" (mettons John Stahl) apparaît ainsi redondant lorsque l’original est lui-même aussi référentiel et distancié.

Serait-ce alors un surenchérissement dans la provocation et dans la conscience sociopolitique ?
L’une comme l’autre consistant à substituer à la romance Jane Wyman/Rock Hudson (la femme mère et le jeune jardinier) de All That Heavens Allows une relation encore plus inacceptable, entre une sage mère de famille (Cathy-Julianne Moore, déjà vue dans Safe), épouse de Dennis Quaid dont elle finira par découvrir la double vie, et un voisin (Raymond-Dennis Haysbert) qui n’a pour défaut que d’être noir (et accessoirement fils de jardinier !).

C’est oublier encore que Fassbinder est passé par là, et que ses amants arabes, ses officiers américains, autrement scandaleux que l’amateur d’art dont s’entiche Julianne Moore, étaient eux-mêmes héritiers des robustes mâles qui peuplent l’œuvre de Douglas Sirk, un des maîtres revendiqués par le réalisateur du Mariage de Maria Braun.

De ce point de vue également, le travail de Todd Haynes peut apparaître superflu car en retrait par rapport à ses prédécesseurs.

On peut certes se plaire à repérer les menues variations qu’opère le réalisateur sur un canevas mélodramatique bien connu. C’est ainsi qu’existe une certaine originalité narrative dans la coexistence au sein d’un même film des deux tabous de l’homosexualité et des relations interraciales, et surtout dans le déplacement d’intérêt opéré de l’un vers l’autre.

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Alors qu’on aurait attendu de l’ancien adaptateur de Genet qu’il s’attardât sur le cas du mari "déviant" qui, selon les dogmes de la psychiatrie de l’époque, se voit traité, et se considère lui-même, comme un malade mental (1), Loin du Paradis se concentre progressivement sur l’affection que Cathy, abandonnée, développe par compensation auprès de son voisin noir et sur les réactions offensées de son entourage.

Ainsi le film s’avère-t-il moins homophile que féministe, par la sollicitude dont il fait preuve à l’égard du personnage de Julianne Moore qui, contrainte de renoncer à ses désirs, est la véritable perdante de l’histoire.

Nul doute également que Todd Haynes ait cherché par là à échapper à tout manichéisme, qu’il considère peut-être comme une tare du mélodrame classique : en jouant sur les points de vue des personnages les uns sur les autres, il tient à montrer que l’intolérance est la chose la mieux partagée au monde.
Point de vue des clients d’un bar exclusivement fréquenté par des noirs qui observent d’un air suspicieux l’arrivée du couple formé par Raymond et Cathy, cette dernière se retrouvant aussi "marginalisée" que peut l’être son mari au plan sexuel (la séquence s’offre d’ailleurs en écho avec celle qui voyait l’époux volage s’aventurer dans un bar homo). Point de vue de la servante noire qui voit elle-même d’un mauvais œil sa maîtresse WASP entretenir une relation avec le fils d’un jardinier.

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Ce goût du paradoxe peut paraître un peu forcé, quand il va jusqu’à transformer le mari honteux en une brute raciste qui reproche à sa femme ses fréquentations, une telle scène semblant se justifier avant tout par le souci de Todd Haynes d’échapper au politiquement correct.

Mais tout ceci, qui relève pour une large part d’un jeu avec les codes, apparaît d’un intérêt assez relatif, et n’empêche pas de s’interroger sur les options du réalisateur.

En figeant à la fois ses personnages dans une mentalité historiquement datée et l’esthétique de son film dans une imagerie non moins dépassée, Todd Haynes empêche Loin du Paradis d’être un document sociologique (la forme, qui fait jouer le mélo à fond, va contre la distance critique), aussi bien qu’une satire (les personnages sont véritablement victimes de l’idéologie environnante). Â moins que le réalisateur n’ait voulu prouver qu’au cinéma les personnages n’ont pas d’âge, qu’un spectateur est toujours le contemporain du film et que, malgré tout, l’émotion, intacte, peut encore surgir. Mais cela valait-il la peine d’en faire un long métrage ?

Peut-être faut-il alors, non pas tant pour défendre mais pour trouver une raison d’être à ce qui reste une curiosité, revenir à cette question du point de vue qui est au centre du film.

Loin du Paradis ne pourrait se justifier que par cela même qui permettait de conférer un (maigre) intérêt au remake absurde de Psycho par Gus van Sant, à savoir sa qualité d’œuvre expérimentale.

En d’autres termes, le film ripoliné de Todd Haynes serait une espèce très particulière de ready made, qui ne trouverait de sens que par le regard du spectateur - un spectateur de 2003.
Le film n’existerait véritablement que dans la confrontation de cet objet congelé dans un passé révolu au point de vue d’un visiteur qui aurait vécu un demi-siècle de progrès - très relatifs - en matière de mœurs et de tolérance.

Qu’en résulte-t-il pour nous ? L’ironie grinçante de comportements anachroniques, l’amertume devant tant d’existences ainsi sacrifiées.
Et la constatation qu’au finale, nous sommes encore loin du Paradis.

Patrick Saffar
Jeune Cinéma n°281, avril 2003

1 Sur ce plan, le film renvoie moins au mélodrame américain "classique" qu’au cinéma anglais qui, dans les années 60, fut l’un des premiers à aborder frontalement l’homosexualité au sein même du couple (Victim de Basil Dearden, dans lequel les relations de Dirk Bogarde et de sa femme apparaissent aujourd’hui aussi "datées" que celles de Dennis Quaid et Julianne Moore).

Loin du paradis (Far From Heaven). Réal, sc : Todd Haynes ; ph : Edward Lachman ; mu : Elmer Bernstein. Int : Julianne Moore, Dennis Quaid, Dennis Haysbert, Patricia Clarkson (États-Unis, 2002, 107 mn).

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