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Fast, Howard (livre)
Mémoires d’un rouge (2000)
publié le vendredi 26 décembre 2014

par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°267, mars-avril 2001

Howard Fast, Mémoires d’un rouge, Payot, 1990.

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Dans son fulminant Pour en finir avec le maccarthysme. Lumières sur la liste noire à Hollywood, Jean-Paul Török qualifie Howard Fast (1914-2003) de "médiocre auteur du roman Spartacus ". (1) Faut-il souscrire à ce dédain appuyé ? Le livre de Jean-Paul Török est tout à fait passionnant et, en plus, extraordinairement argumenté, mais légèrement "parano". S’étant dit que, pour éradiquer un mythe, surtout aussi enraciné que celui du maccarthysme, il fallait cogner vraiment très fort, l’auteur se déchaîne dans une sorte de rage démythificatrice. Livre à thèse, dans tous les sens du mot thèse. Même si l’on a envie de lui retourner telle de ses formules - "à trop vouloir prouver, ces auteurs risquent leur crédit" -, ses analyses percutantes ne sont pas du tout absurdes.

Il a cent fois raison de souligner qu’il n’est aucune commune mesure entre les victimes du maccarthysme et celles du goulag. Cent fois raison aussi de rétablir par exemple la vérité au sujet de l’acteur John Garfield : non pas suicidé sous la pression maccarthyste, comme on l’a rabâché, mais tué par un infarctus succédant à de précédentes alertes cardiaques. L’ouvrage est emporté par une fièvre d’élucidation très louable, mais qui pourrait bien rester longtemps inopérante. À preuve, tout récemment, le festival du film de Vienne (octobre 2000), voué aux victimes de la liste noire à Hollywood dans les années 50. Il est clair qu’un livre, même regorgeant d’informations solides et recoupées, ne suffira pas à détruire une légende aussi profondément ancrée. Au surplus, Jean-Paul Török dessert souvent sa propre thèse, en donnant le sentiment d’épouser à fond les préjugés maccarthystes : la plus mince préoccupation sociale, dans un film américain d’avant ou d’après-guerre, lui paraît la preuve éclatante d’une imprégnation communiste. À ce compte, même Blanche-Neige deviendrait une œuvre suspecte (avec la sorcière comme métaphore du fascisme, les sept nains figurant les honnêtes travailleurs, et l’excellent Américain Disney s’étant laissé manipuler par les frères Grimm…).
Mais renvoyons plutôt à l’article nourri de Gérard Camy dans le n° 265 de Jeune Cinéma. Tout excessif qu’il soit, le livre-pamphlet de Jean-Paul Török reste un ouvrage de poids réel. Bien sûr, il massacre sans pitié, voire avec volupté, quelques valeurs consacrées, Orson Welles ou S.M. Eisenstein. Pas étonnant donc qu’il traite avec mépris un Howard Fast.

Il serait tentant - mais inadéquat - de faire des Mémoires d’un rouge une manière de contrepoint à sa somme. En fait, le bouquin de Howard Fast vaut surtout comme témoignage. L’auteur, juif ukrainien (son nom d’origine est Fastov), réagit et raisonne en parfait Américain très attaché à son pays d’adoption et assez fier de sa réussite matérielle. Son livre et sa trajectoire pourraient être résumés par cette formule éprouvée : comment un gosse des rues devient peu à peu un notable, et l’auteur d’ouvrages tirés à des milliers d’exemplaires et traduits en des dizaines de langues. Classiquement, un tel parcours fut semé d’épreuves. Howard Fast était vivement sensible aux injustices, et aussi quelque peu "tête de lard" : s’il adhéra au Parti en 1944, ce fut largement par défi, parce qu’on lui avait reproché ses fréquentations de gauche.

Mettons à son crédit qu’il eut le courage et la lucidité, douze ans plus tard, juste après le rapport Khrouchtchev, de rompre nettement avec le communisme. D’où, en résumé, deux mises à l’index, une de chaque côté. La première, américaine, lui attira logiquement quelques ennuis : trois mois de prison, mais dans une prison qui n’avait rien d’un bagne, de son propre aveu. Un "calvaire" sûrement fort déplaisant, mais relativement supportable.

Il conte sa modeste geste avec quelque fierté. Et notamment son affrontement, sous les yeux d’une police indifférente, avec une bande d’illuminés fanatiques, flanqués de nervis qui hurlaient "Tuez un coco pour Jésus !" (la traduction est appliquée, mais pas terrible). Fierté également quand il évoque ses rencontres, au temps de la guerre froide, avec Jean-Paul Sartre, Louis Aragon, Pablo Neruda, Pablo Picasso. Lequel le serra dans ses bras en l’embrassant sur la bouche. Et Howard Fast d’ajouter, avec une ingénuité drôle : "Ce fut la seule fois où un homme m’embrassa sur la bouche".

Le livre n’est pas déplaisant, et son auteur inspire plutôt la sympathie. Bien qu’il se campe en homme de courage, faisant face au destin, il ne s’idéalise pas. Il se moque même souvent de lui et de sa propension à jouer au "foutu héros". Au bout du compte, le sentiment prévaut d’avoir assisté à un honnête film américain de série B.

Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°267, mars-avril 2001.

1. Jean-Paul Török, Pour en finir avec le maccarthysme. Lumières sur la liste noire à Hollywood, L’Harmattan, 2000.
Howard Fast a auto-publié le roman Spartacus en 1951, pendant l’ère McCarthy, après avoir refusé de divulguer au Congrès les noms des contributeurs à un fonds pour un foyer pour les orphelins des vétérans américains de la guerre civile espagnole. Il avait été emprisonné pendant trois mois en 1950 pour outrage au Congrès.
Le roman a inspiré le Spartacus de Stanley Kubrick (1960). Traduit en français par Jean Rosenthal, il est paru chez L’Atalante Editions en 1999.


* Howard Fast, Being Red : A Memoir, Boston, Houghton Mifflin Harcourt Publishing Company, 1990. Mémoires d’un rouge, traduction de Émilie Chaix-Rivière, Paris, Payot-Rivages, 2000.



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