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Losey, Joseph (1909-1984) (e)
publié le vendredi 11 novembre 2016

Entretien avec Jean Grissolange (1964)

Rencontre avec Joseph Losey
À propos de King and Country (1964)

Sélection officielle du Festival de Venise 1964

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Cf. la critique du film.


Jeune Cinéma : Quelle intention était la vôtre, lorsque vous avez choisi comme personnage principal ce type particulier d’homme ? Voyiez-vous en lui surtout un individu manquant de maturité, ou plutôt le représentant d’une classe sociale "sous-développée" ?

Joseph Losey  : Je ne sais pas s’il est possible de répondre nettement. Je ne peux pas dire que le choix ait été conscient. Il fallait un homme qui soit d’une certaine façon une victime. Il s’agissait de montrer l’ignorance de l’individu et aussi de cette classe sociale à l’égard de ce qui les attendait dans cette guerre. Il fallait montrer qu’ils ne réfléchissent pas, quoi que leur "sous-développement soit social et non intellectuel).
Mais je voulais aussi monter une sorte d’honnêteté et une sorte d’incapacité à participer à une intrigue, ou même à comprendre ce que c’est que l’intrigue, ce qu’est une machination de quelque espèce qu’elle soit. Nous avons là un homme qui, comme le dit l’officier qui fait office d’avocat, à une honnêteté gênante - gênante pour les classes supérieures en tout cas, gênante aussi pour un homme instruit que l’éducation, etc. ont habitué aux hypocrisies de toutes sortes.

J.C. : Considérez-vous comme un point important dans votre film de montrer que même à la guerre, il existe des classes sociales rigides et imperméables l’une à l’autre ?

J.L. : Je ne sais pas si c’est important. Pour moi, c’est tout simplement un fait et il est très clair. Et je ne dirais pas "même à la guerre", mais "tout particulièrement à la guerre" et même "particulièrement pendant la Grande Guerre" (un peu moins sans doute pendant la Seconde Guerre mondiale).
Le système militaire reste par nature un système de classes en soi. En Angleterre notamment (pendant la Grande Guerre en tout cas), si vous apparteniez à une certaine classe, vous étiez automatiquement officier. Et si vous apparteniez à une autre, vous étiez simple soldat. Vous pouviez devenir sous-officier mais pas officier.
Ainsi le système militaire est-il une extension de la société des classes, et il possède sa propre stratification en classes. C’est un fait, je l’ai constaté, rien de plus.

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J.C. : Au sujet des autres soldats, des camarades du héros, qui forment un tableau particulièrement frappant, pourriez-vous donner votre point de vue sur ce qui, chez eux, peut passer au premier abord pour du cynisme ou de la cruauté ?

J.L. : Il y a deux aspects. Je pense d’abord que la guerre crée des barbares et fait de tous ceux qui y participent des brutes et des bêtes - tous, officiers comme soldats. Mais il y a aussi un autre fait, terrible, c’est que tout le monde veut vivre, que personne ne veut mourir. Aussi peu égoïste que vous soyez, aussi romanesque que vous soyez, aussi plein d’esprit de sacrifice, quand c’est un autre qui meurt, ce n’est pas vous. Ainsi y a-t-il une sorte de cruauté dans le seul fait d’exister, puisqu’exister c’est vouloir se conserver vivant.
Et puis il y a l’autre aspect - cette cruauté quasi-enfantine. Les soldats sont cruels comme les enfants sont cruels quand ils disent la vérité toute crue. Comme un enfant qui arrive et vous dit : "Vous avez un grand nez". Quand les soldats se saoulent et disent à Hamp : "Tu sera fusillé demain", quand ils parodient, ou plutôt jouent d’avance, la scène de l’exécution, ils agissent comme des enfants.

J.C. : Dans le procès, quel est l’élément le plus important dans l’enchaînement qui conduit Hamp à sa mort ? Est-ce l’incompétence du médecin-major ou la rigueur mécanique de la loi "qui n’est pas la justice" ?

J.L. : C’est la pureté du héros, son intégrité, sa franchise totale. Il se refuse à saisir les occasions qui se présentent. Il ne pourrait dire les mots qui lui permettraient d’échapper à l’engrenage judiciaire. S’il disait : "Oui je retournerai au bataillon, j’y resterai", s’il disait : "Oui, j’ai toujours eu l’intention de retourner au bataillon", s’il disait : "Je ne savais pas ce que je faisais"… Mais il est trop droit, trop franc, il "n’est pas dans le coup" comme on dirait aujourd’hui. Il est trop pur pour comprendre ou accepter de dire cela. Il dit la vérité, l’exacte vérité. Et c’est cela, qui, plus que tout autre chose, le conduit à la mort.

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J.C. : Quelles parties du film ne figuraient pas dans la pièce dont vous êtes parti ?

J.L. : La première partie et la fin du film n’étaient pas dans la pièce. Il y a d’ailleurs des scènes importantes qui n’ont pas été écrites avant le tournage. Par exemple, la scène où on arrache le bandeau des yeux du soldat après l’exécution. Et aussi la scène du peloton d’exécution mimée par les soldats ivres. Et aussi le cauchemar du soldat dormant dans des positions para-sexuelles enfantines.

J.C. : Pourriez-vous me parler de la façon dont vous avez travaillé pour ces scènes non-écrites, de la création de ces scènes-là ?

J.L. : Cela se fait peu à peu, les choses naissent au fur et à mesure. Parfois, les idées venaient des acteurs, parfois de moi, ou du scénariste ou du décorateur. Et parfois, il aurait été difficile de dire de qui elles venaient. Elles venaient de nous tous parce que nous travaillions tous dans le même esprit, et que nous savions où nous allions.

Propos recueillis par Jean Grissolange
Festival de Venise 1964
Jeune Cinéma n°2, novembre 1964

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