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Pour l’exemple (1964)
de Joseph Losey
publié le vendredi 11 novembre 2016

Losey au sommet de son talent

par Jean Grissolange
Jeune Cinéma n°2, novembre 1964.

Sélection officielle du festival de Venise 1964.

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Cf. aussi Entretien avec Joseph Losey.


Premières images : un monument aux morts, à Londres. Une caméra méditative en parcourt les tableaux héroïques – auxquelles succède brusquement une photo fixe. : un champ de bataille de 14-18.
Un premier thème est ainsi posé d’emblée, sans phrase : sous le mythe de la guerre, la réalité de la guerre.

Cette réalité, c’est la boue de Passchandaele en 1917, un abri humide, un factionnaire bonhomme. Le simple soldat Hamp attend de passer en jugement pour désertion. Le capitaine Hargreaves est désigné pour lui servir de défenseur. Tout sépare ces deux hommes qui semblent appartenir à deux races différentes, vivant côté à côté mais s’ignorant, encore qu’ils soient tous, officiers comme soldats, "pris dans une situation insupportable que pourtant ils supportent" (Losey). Là encore un mythe s’effrite, celui de la fraternité guerrière, devant la réalité des classes sociales.

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Le capitaine (interprété par Dick Bogarde) aborde sa tâche avec une indifférence ennuyée. Mais, de ses conversations avec un homme fruste presque incapable de s’exprimer, c’est l’homme cultivé qui sortira changé. Ce mouvement intérieur, Losey et ses acteurs l’ont indiqué – et non souligné. Même chose pour tous les aspects psychologiques du film, toujours traités en nuances – discrétion d’autant plus remarquable qu’elle côtoie la violence visuelle de scènes où Losey ne retient pas ses coups.

Tom Courtenay a obtenu à Venise le prix d’interprétation pour le rôle du soldat Hamp. (1) Il le joue tout intérieurement et on ne peut oublier le visage de ce soldat, personnage touchant, déchirant, par la confiance enfantine, animale, qu’il accorde à son "supérieur". Car Hamp ne peut croire que sa faute soit grave.

Nous non plus, nous ne pouvons le croire, quand il a évoqué, avec une maladresse bouleversante, l’horreur de trois ans de combats, les bombardements qui rendent fou, la montée de la boue où il a failli être enseveli vivant, et comment, il a fini un jour par quitter le bataillon descendu au repos, "pour rentrer à la maison", gagnant, comme un automate, la côte de la Manche où il a été arrêté.

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Ce n’est pas la première fois que le cinéma nous donne à voir l’horreur de la guerre à travers un être qu’elle broie. Mais Losey fait vivre un personnage neuf : un homme manquant de maturité, qui s’est engagé "parce que ma femme et ma mère m’ont dit Chiche !". Qui a gardé une pureté, une franchise d’enfant – pureté qui va le tuer puisqu’il sera littéralement incapable de prononcer les phrases hypocrites qui justifieraient la démence. Il ne se plaint pas non plus, il n’a même pas vraiment peur. Mais il existe douloureusement pour son défenseur et pour nous.

Nous ne voyons pas de combat. Autour de ces hommes, le monde n’est tissé que de pluie, une pluie qui semble avoir noyé les grands principes. Envahi par la boue où paraissent s’engluer les consciences.

Le conseil de guerre marque une baisse de la tension dramatique, car nous savons déjà tout sur l’accusé Hamp. L’intérêt se concentre sur l’officier défenseur, qui se sent maintenant responsable à la fois de la vie de Hamp et du respect de la justice, dans m’absolu. "Si à un seul homme, la justice n’est pas rendue, tous les autres hommes meurent pour rien".

Hamp est condamné à mort. Il fallait autre chose que cette foi, que cette flamme pour arrêter la mécanique meurtrière du conseil de guerre, mécanique aveugle et vaguement agacée par ces allusions déplacées, indécentes, à la justice. Comme dit l’officier procureur : "Ce qui concerne un tribunal, c’est la loi. Parler de justice, cela fait amateur".

Losey a fortement équilibré l’action centrale par un contrepoint puissant, fait de "goyesques scènes de la vie de tranchées". Arrivée de viande de boucherie destinée à la troupe (atroce métaphore), scène où un soldat est mordu par un rat, et surtout la scène extraordinaire où le génie baroque de Losey nous laisse haletants : en expiation de la morsure, un rat quelconque est pris au piège, jugé par les soldats avec une solennité parodique, et exécuté ignoblement, lapidé dans la boue.

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La grâce que le conseil de guerre a suggéré pour sauver sa bonne conscience est refusée par le haut-commandement. Le motif est solide : une offensive se prépare, il faut maintenir le moral.
Symboliquement le capitaine tombe dans une flaque de boue. Il se sent maintenant coupable du crime qui se prépare. Rien n’est explicite mais Losey exprime ce nouveau mouvement intérieur avec beaucoup de justesse. L’officier, loin de réconforter Hamp, va le traiter maintenant avec dureté, brutalité même.
Il essaye de réveiller la conscience morale chez les autres officiers. Ces hommes de "l’élite "en étaient traditionnellement les dépositaires avant que la guerre tue cela aussi.

Pendant ce temps, se prépare la dernière nuit de Hamp le pur, l’agneau qui va être égorgé. Et à nouveau, Losey mêle magnifiquement le burlesque et l’horrible. Les soldats ont volé du rhum et vont enivrer joyeusement Hamp après lui avoir annoncé son exécution pour le lendemain. Cruauté ou absence d’hypocrisie ? Eux-mêmes remontent au front le lendemain, leur mort est simplement un peu moins certaine.

Scènes d’ivresse, d’ivresse ignoble.
Pas de sentimentalité certes chez Losey, l’horreur toute crue. Une atroce partie de colin-maillard. Hamp les yeux encore bandés subit un simulacre de fusillade. L’aumônier fait communier un Hamp hébété qui bientôt vomira l’hostie. Par ces images de dégradation physique, Losey impose l’idée de la dégradation morale où tout un monde pourrit dans la boue de la guerre.

La fin arrive sans que nous soyons sortis de l’horreur. Pluie et boue, peloton d’exécution mal dessoûlé, feu ! Hamp n’est pas tout à fait mort. Le capitaine Hargreaves (responsabilité totalement assumée, orgueil ou auto-punition ?) se charge de lui donner le coup de grâce, après que Hamp s’est excusé de le déranger encore. Le soldat Hamp finira tout de même dans la boue.

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La farce tragique s’achève. La lettre officielle parlera de mort au champ d’honneur. La boucle de la futilité, de la dérision, est bouclée.

Losey aurait souhaité commencer son film par le plan célèbre de À l’Ouest rien de nouveau où la main du soldat se tend hors de la tranchée vers un papillon. Quel patronage ! Que diront nos critiques qui trouvent Milestone vieux et son film "bien mauvais" - et qui encensent Losey ? (2)

Losey ajoutait que son film "continuait le film de Milestone à la lumière de ce que nous savons maintenant". On sait peut-être mais on ne nous dit guère. Losey, lui, n’a pas hésité devant la gravité de son sujet. Il s’y est attaqué de front, sans précautions oratoires.
C’est ainsi que sur les hommes de 1914, nous avons ce film, qui, en 1964, sonne neuf.

Jean Grissolange
Jeune Cinéma n°2, novembre 1964.

1. Tom Courtenay a reçu la Coppa Volpi au festival de Venise 1964 pour son interprétation du soldat Hamp.

2. Lewis Milestone, À l’Ouest, rien de nouveau (All Quiet on the Western Front) (1930).

Venise

Pour l’exemple (King and Country). Réal : Joseph Losey ; sc : James L. Hodson et Evan Jones d’après la nouvelle de James L. Hodson ; ph : photographie : Denys Coop ; mu : Larry Adler.

• Int : Dirk Bogarde, Tom Courtenay, Leo McKern, Barry Foster, James Villiers.

(Royaume Uni, 1964, 89 mn).

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