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Austerlitz-Blanqui-La Salute (2006)
par Pierre Strobel
publié le lundi 26 décembre 2016

Pierre Strobel
À la santé, Éditions de L’Escampette, 2006, pp. 85-92.

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C’est à la fin de l’été 1991, pendant cette longue canicule qui dessécha les langues et les têtes que je rencontrai Jacques A. au tabac Le Havane, boulevard Blanqui.
Avec François C. et Annie F., mes voisins de la rue Barrault, nous nous donnions parfois un rendez-vous matinal dans cette brasserie. François m’enchantait toujours avec son inépuisable connaissance de l’architecture parisienne et sa prédilection pour les immeubles anonymes dont il avait tous les détails, parements de brique et de céramique, modénatures, encadrement des fenêtres, toits de zinc ouvragés.

Ce matin-là, après le passage des arroseuses municipales, dans la relative fraîcheur de la terrasse ombragée, François, toujours en verve, évoquait - sous le regard narquois d’Annie, clope au bec - l’usage de la brique dans les environs, qu’il s’agisse de la modeste crèche du coin du boulevard Blanqui et de la rue Barrault, avec, dans le jardinet de façade cette statue très Troisième République, à la gloire d’Ernest Rousselle, "Président de la commission des enfants assistés et moralement abandonnés", dont le buste couve paternellement un enfant des rues allongé et endormi ; ou des immeubles populaires très ouvragés et soignés de la rue Le Dantec, ou encore, un peu plus loin, des tristes pavillons hospitaliers de l’hôpital Cochin.

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À la table voisine, un homme un peu voûté, aux cheveux blanchissants, déjeunait d’un café-crème et de tartines longues comme un avant-bras et couvertes d’un beurre clair généreusement étalé, d’où perlaient vite quelques gouttes d’eau avec la chaleur ambiante. Il avait installé une pile de livres sur un siège voisin et prenait des notes dans un calepin recouvert d’un cuir vert très usé. Je m’aperçus qu’il nous écoutait avec attention, tendant l’oreille et fronçant les sourcils, comme s’il avait parfois du mal à comprendre les détails ou le sens de notre conversation.

Le lendemain matin, me rendant seul au Havane, je le retrouvai à la même place et, poussé par la curiosité, lui demandai s’il s’intéressait à l’architecture du quartier.
Il me répondit par l’affirmative dans un excellent français mais avec un accent que je ne pus identifier, en précisant toutefois que s’il était particulièrement intéressé par l’histoire et par l’architecture des grandes institutions parisiennes, hôpitaux, prisons, bâtiments publics, il n’était pas à Paris pour un travail de recherche architecturale, mais parce qu’il voulait en savoir plus sur un moment particulièrement douloureux de l’histoire de sa famille dans le quartier.

Sans difficulté, il déclina son nom, Jacques Austerlitz, et m’expliqua qu’il était arrivé depuis peu de Londres et s’était installé au six de la rue des Cinq-Diamants, dans un studio prêté par des amis.

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Les platanes du boulevard, animés par de courts souffles de vent déjà chaud, distribuaient des taches mobiles d’ombre et de lumière, et je fus frappé par la pâleur du visage de mon voisin, qui se redoublait d’une expression de mélancolie, particulièrement lorsqu’il cherchait un peu ses mots pour répondre à mes questions.
Nos rendez-vous matinaux devinrent réguliers et nous les poursuivions souvent par une déambulation flâneuse dans les alentours, le long du lit souterrain de la Bièvre, autour des Gobelins pour explorer le château de la Reine Blanche, alors en piteux état et où subsistaient des restes d’entrepôt et de mégisseries, ou plus loin en direction de la mosquée, du Jardin des Plantes et de la Seine.

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Très vite, je fus fasciné par l’érudition discrète d’Austerlitz qui en peu de temps m’en apprit plus sur ces quartiers parisiens que mes explorations antérieures, en donnant l’impression qu’il tenait ces connaissances, non des lectures ou des visites, mais plutôt d’une présence active et sensible dans ces lieux à différentes époques, même lointaines.
Ainsi, lorsqu’il évoqua les barricades de la Butte-aux-Cailles aux derniers jours de la Commune de Paris et la résistance désespérée du 101e bataillon, j’eus un instant l’étrange impression d’avoir, cent vingt ans plus tard, en face de moi, un témoin oculaire, un des rares survivants de la répression de Thiers et des Versaillais.

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"Wroblewski, dit Austerlitz, avait, dans la journée du 23 installé sur la Butte trois batteries, seize canons au total, et renforcé les barricades des trois grands boulevards menant à la place e d’Italie. Le 24, les Versaillais attaquèrent la Butte à quatre reprises ; quatre fois ils furent repoussés. À côté du 101e, du 175e et 176e bataillons, tout un peuple d’ouvriers des tanneries, de bourreliers, de maçons, de chiffonniers, de boutiquiers défendaient ce quartier rebelle, de la place Jeanne d’Arc, la rue Mouffetard. (1) Le 25, pour garder aux défenseurs de la Butte l’accès à la Seine, une barricade fut édifiée sur le pont d’Austerlitz.

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C’est aussi à ce moment que se situe le triste épisode de l’exécution, par les fédérés, des dominicains arrêtés à Arcueil le 19. Après de violents tirs d’artillerie des Versaillais installés place d’Enfer, et la chute progressive des forts de Montrouge et de Bicêtre qui défendaient le Sud, les combattants de la Butte durent décrocher, d’abord vers la place Jeanne d’Arc puis sur la rive droite. Certains voulurent rester et furent massacrés sur place, suivant le mot d’ordre de Gallifet : "Nous avons bien assez d’étrangers et de canaille ici, il faut nous en débarrasser".
C’était déjà celui que le père Hugo mettait en 1852 dans la bouche des partisans de Napoléon le petit, ce voleur de nuit [qui] alluma sa lampe au soleil d’Austerlitz. […] : "Que fait hors des maisons ce peuple ? Qu’il s’en aille ! / Soldats, mitraillez-moi toute cette canaille !"

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Mot d’ordre maintes fois réutilisé par la suite, dit Austerlitz, en particulier sous Vichy, dès 1940, dans doute pour stimuler le zèle des policiers et des gendarmes au moment de leur rafles. Les enfants de moins de 16 ans seront emmenés en même temps que les parents, précisait le directeur de la police municipale, dans sa circulaire 173-42 du 13 juillet 1942 qui préparait ce qu’on appelle aujourd’hui la rafle du Vel d’Hiv. C’est peut-être à ce moment, ajouta doucement Austerlitz, que mon père, Maximilian Aychenvald, qui habitait un modeste immeuble de la rue Barrault à quelques pas de la crèche, a été emmené par les policiers.

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Je suis revenu pour poursuivre mes recherches sur ce champ de bataille de la mémoire et je sillonne sans cesse les petites rues de la Butte-aux-Cailles, dans l’espoir sans doute vain de retrouver des traces de cet homme au costume croisé de la couleur des toits de Prague.

Pour m’aider, ajouta-t-il, ou plutôt m’éviter de m’enfermer dans mes recherches, j’ai proposé à un ami de me retrouver ici pour quelques jours. C’est, dit Austerlitz, un professeur et écrivain allemand du nom de Sebald, exilé en Grande-Bretagne, que j’ai rencontré pour la première fois à Anvers à la fin des années soixante. Depuis, il a entrepris de prendre des notes sur moi, mais, ajouta-t-il en marquant une courte pause dans laquelle je crus déceler une ébauche de sourire, c’est moi qui écris son histoire, tandis que lui, pour un temps devient l’auteur de mes jours.

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Je dois partir, ajouta-t-il, mais tôt ou tard nous nous reverrons.
Et ne serait-il pas possible, ajouta Austerlitz, que nous ayons aussi des rendez-vous dans le passé, dans ce qui a été et ce qui est en grande part effacé, et que nous allions retrouver des lieux et des personnes qui, au-delà du temps d’une certaine manière, gardent un lien avec nous ?

Son sourire ironique avait été remplacé par une expression de gravité et même de lassitude que je ne lui connaissais pas : j’eus l’impression que son visage avait en quelque secondes vieilli sous mes yeux.
Il prit alors congé de moi en me laissant une adresse à Londres. Longtemps je m’interrogeai sur le mystère de ces dernières phrases et n’eus de cesse, depuis, de le revoir, de retrouver aussi, avec lui ce cortège d’ouvriers de la Butte, de chiffonniers, de communards, de réfugiés, de Juifs pourchassés qui avaient trouvé à Paris une sécurité toute provisoire.

Je le rencontrai une dernière fois en 1997 : il m’avait de nouveau proposé un rendez-vous matinal au Havane et, dans les salutations d’usage, me dit d’emblée, comme s’il était pressé par le temps, qu’il était revenu pour des recherches dans la Grande Bibliothèque récemment inaugurée. Visiblement, il exécrait son architecture, sa monumentalité, la façon dont le lecteur était traité de façon aberrante, comme une fourmi surveillée en permanence du haut des tours, humiliée et dirigée sans ménagement par des gardiens en uniforme.

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Savez-vous, me dit Austerlitz, que ces quatre tours à la gloire supposée du livre ont été construites sur des terrains à proximité du 43, Quai de la Gare où, en novembre 1943, les SS établirent, dans un entrepôt (2), une annexe du camp de Drancy, le camp Austerlitz. Des centaines de prisonniers y triaient les objets d’art, meubles, livres et tableaux que la brigade parisienne du Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (3), chargé du pillage des biens juifs, récupérait avant de les envoyer en Allemagne.
C’est là qu’échouèrent la bibliothèque de Marc Bloch après son arrestation et celle d’Émile Durkheim qui n’a jamais été retrouvée. Les détenus, des Juifs mariés à des "Aryens", ou des Mischlinge selon la taxonomie raciale des nazis, avaient rebaptisé le camp "Galeries Austerlitz".

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Je suis de nouveau accompagné par mon ange gardien Sebald, me dit avec un brin d’ironie Austerlitz, et nous fouillons tous deux dans le grand trou de nos mémoires, de la vôtre aussi. Faites-en autant, si vous le pouvez, me dit-il en prenant congé. Je ne crois pas que nous nous reverrons. Souvenez-vous que je suis Jacques Austerlitz, alias Daffyd Elias ; j’ai aussi été Monsieur Silvera, et on me prête bien d’autres noms…

C’est à Venise, quatre ans plus tard, au pied de la Salute, que dans la lumière dorée d’octobre, je le reconnus.
Il ne descendit pas du vaporetto qui déchargeait son lot de touristes, ne déboucha pas du Campo San Gregorio en provenance de la Calle dei Morti, ne venait pas de la Giudecca via les Zattere.

Mais, dès les premières pages, il sauta, comme pour me saluer, du livre que j’avais emprunté à mes hôtes pour le dévorer sur les marches de la Salute, abandonnant mon programme de visites.

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C’était lui, l’Amant sans domicile fixe, Monsieur Silvera, le Juif errant ; l’immortel wanderer avait pour quelques jours faussé compagnie à Sebald et embarqué dans son périple, après bien d’autres, les vieux compères Fruttero et Lucentini en endossant le costume élimé d’un guide touristique subtilement érudit, pour une passion fugace et impossible avec une belle Italienne.

Mais il n’avait pas pour autant abandonné Sebald, puisque celui-ci a consacré un splendide ouvrage à Austerlitz, dans lequel, j’eus la surprise - je ne l’ai lu que récemment - de retrouver intégralement la phrase mystérieuse sur les rendez-vous dans le passé, qui avait clôt notre dernier rendez-vous au Havane.

Sebald est mort tragiquement en décembre 2001.
Lucentini s’est suicidé en août 2002.
Mais Austerlitz-Elias-Silvera est toujours là.

Je sens parfois sa présence discrète derrière mon épaule.
Vous aussi, vous l’aurez probablement rencontré, n’est-ce pas ?

Pierre Strobel (4)

À la santé, Éditions de L’Escampette, 2006, pp. 85-92.
 

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NDLR :

1. La bataille de la Butte-aux-Cailles. Cf. aussi Anne Klein, "Maximilien Luce (1858-1941) peintre et affichiste anarchiste" in : L’art de la caricature [en ligne]. Nanterre : Presses universitaires de Paris Ouest, 2011 (généré le 25 décembre 2016).

2. Entrepôt Levitan, annexe de Drancy.

3. Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR).

4. Pierre Strobel (1948-2006) aurait aimé rencontrer ses camarades du Net.

5. Cf. aussi Austerlitz, le film et Entretien avec Stan Neumann.


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