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Neumann, Stan (né en 1949) (e)
Entretien avec Gisèle Breteau Skira (2016)
publié le mardi 31 mai 2016

Rencontre avec Stan Neumann
À l’occasion du Cinéma du Réel 2016 (18-27 mars 2016)

Jeune Cinéma n°373, mai 2016

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Stan Neumann est un réalisateur français, auteur d’une trentaine de documentaires dont Les Derniers Marranes (1990), La langue ne ment pas (2004) scénarisé d’après le journal de Victor Klemperer écrit sous le Troisième Reich, L’Expressionnisme allemand (2006).
En 2012, il réalise LŒil de l’astronome une fiction d’après la vie de Johannes Kepler, interprété par Denis Lavant, et, en 2015, Austerlitz d’après le roman de W.G.Sebald. (1)
Il tourne avec Richard Copans, une vaste série de films sur l’architecture en France et en Europe.
Il fut membre du jury au 38e Festival du Cinéma du Réel en mars 2016.

G.B.S.


Jeune Cinéma : Quelle est la difficulté en tant que réalisateur de juger les films des autres ?

Stan Neumann : Ce n’est pas difficile. Il ne s’agit pas de "juger", mais de se laisser aller à ce que les films sont capables de donner. Je ne regarde pas les films de la compétition comme réalisateur. Je me fais spectateur, à part entière, sans attente particulière ni préjugé, j’essaie d’oublier mon propre travail pour laisser les films des autres faire leur travail, me parler, ou pas.

J.C. : Que cherchez-vous dans les films que vous voyez ?

S.N. : Je cherche tout ce qui peut m’éveiller, ouvrir de nouvelles perspectives sur le monde qui nous entoure et aussi sur la capacité du cinéma à rendre ce monde visible dans sa richesse et dans complexité. Et tout bêtement je cherche aussi du plaisir. Pas un plaisir béat et passif, mais ce plaisir qu’on éprouve quand, même dans les situations les plus terribles, on voit surgir l’humain, un geste, un regard, une voix.

J.C. : Quelle est l’originalité scénaristique ou filmique du Grand Prix du festival, en cette année 2016 ?

S.N. : L’originalité de Long Story Short de la réalisatrice américaine Natalie Bookchin est de construire un récit choral, collectif, à partir d’une centaine de témoignages individuels, tout en préservant la singularité de chaque voix. C’est un très beau travail, émouvant et lucide, politique au vrai sens du terme. (2)

J.C. : Qu’est-ce qui vous attache le plus, le sujet d’un film ou sa forme ?

S.N. : Impossible de séparer les deux. Un film est un tout. Mais aujourd’hui la forme documentaire, piégée par le naturalisme et soumise à "la dictature du personnage" est plus souvent en retard sur le fond que l’inverse.

J.C. : Que pensez-vous du film de Ruth Beckermann sur la correspondance amoureuse entre Paul Celan et Ingeborg Bachmann ? (3)

S.N. : Le film de Ruth Beckermann évite un autre travers des films documentaires : l’obsession d’imager à tout prix. Elle travaille avec ces lettres, un texte très fort, mais au lieu de chercher à l’illustrer, elle choisit de l’incarner. Pour cela elle filme, dans un studio d’enregistrement, deux jeunes comédiens qui lisent, l’un en face de l’autre, cette correspondance amoureuse. La lecture devient expérience partagée, par eux, par nous, dans un magnifique jeu de résonance entre le couple Celan-Bachmann, et le couple potentiel, en devenir, de ses deux acteurs.

J.C. : Quelques mots d’un autre film qui vous aurait intéressé plus particulièrement ?

S.N. : Nous avons beaucoup aimé le film Oleg et les arts bizarres de Andres Duque, auquel nous avons décerné une mention. Portrait d’un musicien russe octogénaire, une très forte présence et des moments inoubliables. (4)

J.C. : Juré dans un festival donne-t-il envie de filmer encore plus, comme une bonne exposition donnerait envie de peindre ?

S.N. : J’ai toujours envie de filmer, festival ou pas festival. Mais c’est un grand bonheur de voir qu’au-delà les différences de goûts, de cultures et de générations, il y a toujours une poignée de "risque-tout" qui croit encore que le cinéma a le pouvoir de déchiffrer le monde, de nous permettre de mieux le voir et peut-être même de nous rendre meilleurs.

Propos recueillis par Gisèle Breteau Skira (3 avril 2016)
Jeune Cinéma n°373, mai 2016

1. Cf. aussi : Austerlitz-Blanqui-La Salute par Pierre Strobel (2006).

2. Long Story Short de Natalie Bookchin, Grand Prix du festival du Réel 2016, a aussi été sélectionné aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal 2016 (RIDM) qui lui a décerné une Mention spéciale, dans la Compétition internationale Courts et moyens métrages.

3. Die Geträumten de Ruth Beckermann (2016), Prix international de la Scam & Mention spéciale du jury jeunes au Cinéma du Réel, a été sélectionné aux États généraux du film documentaire de Lussas en 2017.

4. Oleg et les arts bizarres de Andres Duque (2015), Mention spéciale du jury de la Compétition internationale & Prix de la musique originale au Cinéma du Réel 2016, a fait partie de la sélection officielle de nombreux festivals dans le monde, parmi lesquels on note le Festival de Rotterdam 2016.


Austerlitz. Réal : Stan Neumann. Int : Denis Lavant et Roxane Duran (France, 2014, 90 mn). Documentaire.



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