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Borowczyk, Walerian (1923-2006) (e)
Entretien avec Daniel Bird (février 2017)
publié le samedi 25 février 2017

Rencontre entre Daniel Bird (1) et Nicolas Villodre
Jeune Cinéma en ligne directe

À l’occasion de la rétrospective Borowczyk à Beaubourg (24 février-19 mars 2017) et de la sortie du coffret DVD chez Carlotta (2).

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Jeune Cinéma : Pouvez-vous nous dire quelques mots de l’œuvre graphique de Walerian Borowczyk ?

Daniel Bird : Lorsque Boro était étudiant à Cracovie, ses professeurs peignaient dans le style post-impressionniste et c’est ce qu’il fit lui-même alors - des natures mortes et quantité de nus. Il y avait au même moment une résurgence de l’avant-garde cracovienne qui voulait renouer avec les mouvements artistiques d’avant-guerre et explorer de nouvelles directions. Enfin, à la fin des années quarante, le réalisme socialiste s’exporta en Pologne avec toutes ces toiles représentant des chantiers.

Ceci dit, l’approche de Boro du réalisme socialiste est très bizarre. Je pense aux parallèles qu’on pourrait établir avec les paysages désolés dans ses films Kabal et Goto, par exemple. Durant cette période, Boro fit des dessins satiriques très proches de ceux d’un Daumier ou d’un Goya. Alors qu’il avait obtenu le Prix National l’année même de la mort de Staline, ses œuvres ne figurent que rarement dans les rétrospectives consacrées au réalisme socialiste - sans doute en raison de leur étrangeté. Dans les années 90, Borowczyk produisit de nombreuses œuvres plastiques, selon une technique personnelle qu’il appela "pulvérographie" - particulièrement intéressantes selon moi -, qui relèvent de la peinture sérielle.

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J.C. : Quid de ses affiches de films des années cinquante ?

D.B. : Il n’en a pas fait tant que ça - et cela n’a duré que deux ans. Elles ne sont pas aussi identifiables que celles de Jan Lenica, par exemple. Il n’avait pas un style marqué mais plutôt une particulière façon de penser. Il a expérimenté de nombreuses techniques différentes. Je pense que ces affiches sont passionnante car on sent qu’il y élabore un langage graphique pour le cinéma - c’est ce qui ressort du documentaire de Konstanty Gordon, Sztuka ulicy (L’Art de la rue, 1957), dont Boro fut le co-auteur.

J.C. : Comment estimer son apport au cinéma d’animation et au dessin animé ?

D.B. : Tout d’abord, Boro ne faisait pas de distinction entre action vivante et animation. Ceci dit, je pense qu’il emprunta certaines idées à l’art moderne, à la peinture surréaliste, au collage-photomontage, etc., utilisant le film pour doter ces visions d’une dimension temporelle. Je pense que le travail accompli par Boro en une dizaine d’années - de 1958 à 1968 - ne saurait être égalé sur le plan de l’imaginaire. Pour répondre à votre question, je crois qu’il a réactivé le cinéma dont rêvaient déjà Man Ray, Fernand Léger, Hans Richter... Le hasard a voulu qu’il se trouvât à la case "animation".

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J.C. : Quelle fut l’influence de Lenica sur son premier film ?

D.B. : Il faut rappeler qu’avant sa rencontre avec Lenica, Boro avait déjà réalisé de nombreux films d’amateur. Il admirait Lenica et lui écrivit d’ailleurs au début des années cinquante pour lui parler de ses dessins. Ils se rencontrèrent au milieu des années cinquante à Varsovie. Lenica avait des relations dans l’industrie cinématographique - son beau-frère n’était autre que Tadeusz Konwicki. Il faut se souvenir qu’à cette époque il fallait sortir de l’école de Lodz pour faire partie de la profession.
Boro et Lenica avait des caractères différents mais je pense que le mélange des deux fonctionnait parfaitement. Il y a eu de nombreuses discussions depuis pour savoir qui avait fait quoi ; tous deux étaient des artistes de premier ordre et leur différence a donné aux films réalisés en commun une tension qui les rend si remarquables.

J.C. : En France, il y un dessinateur qui joua à la même époque un rôle important au cinéma : Topor (dont la famille venait de Pologne), qui créa avec Arrabal et Jodorowsky au début des années 60 le mouvement néo-surréaliste Panique. Boro et lui se sont-ils connus ?

D.B. : Je ne sais pas s’ils se sont rencontrés. C’est possible. Topor avait des relations parmi des émigrés polonais à Paris comme Roman Cieslewicz, par exemple. Boro jouait cavalier seul. Il devint ami avec Mandiargues, lequel, faut-il rappeler, soutenait aussi Arrabal. Lenica était plus proche de Topor.

J.C. : L’expression "l’imagination fulgurante" fut employée par André Breton d’après certains commentateurs, dont vous-même. Pouvez-vous nous dire à quelle occasion Breton l’utilisa ?

D.B. : Breton a usé de cette formule lorsqu’il découvrit l’exposition Camera obscura et assista à la rétrospective de courts métrages de Boro au Ranelagh en 1965. Selon le cinéaste, Breton se dirigea vers lui et l’embrassa en prononçant ces mots.

J.C. : Malheureusement, Breton mourut en 1966, sans avoir vu les films les plus importants de Borowczyk. Goto et La Bête pourraient être qualifiés de surréalistes et de fantastiques. Pensez-vous qu’il y ait un fantastique typiquement est-européen ?

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D.B. : La Pologne n’a jamais vraiment eu la tradition surréaliste qu’a pu avoir la Tchécoslovaquie, par exemple. Mais elle a eu plusieurs personnalités tout à fait surréalistes - je pense à Witkacy, Bruno Schulz, Gombrowicz... Boro ne se considérait pas spécialement proche de ces créateurs. Il avait, en revanche, énormément de respect pour Max Ernst et, on l’a dit, collabora avec André Pieyre de Mandiargues. Il obtint le prix Max Ernst en 1967 et ce dernier faisait partie du jury qui décerna le prix L’Âge d’or à ses Contes immoraux.
J’ai beaucoup parlé de la question de la tradition fantastique en Europe de l’Est avec Andrzej Zulawski. Pour lui, lorsqu’on pousse le romantisme polonais à l’extrême, on obtient le surréalisme. Je crois que cela se vérifie également avec Borowczyk : Blanche, qui est l’adaptation d’une œuvre romantique polonaise, n’est pas si éloigné de Sade ou de Lautréamont avec ses châteaux, ses donjons, le désir sexuel latent, la violence consciente. Histoire d’un péché est une superbe analyse de l’amour fou. Le Cas étrange du Dr. Jekyll et Miss Osbourne est tout aussi remarquable, vu sous cet angle, avec son happy end intriquant matricide et vampirisme. Sans parler des Héroïnes du mal qui est, selon moi, sous-évalué.

Propos recueillis par Nicolas Villodre (*)
Traduction Nicolas Villodre et Nicole Gabriel
Paris, le 1er février 2017

* Cf. : Nicolas Villodre, "Du côté de Walerian Borowczyk", Jeune Cinéma n° 378-379, février 2017, pp. 90-93.

* Cf. aussi : Le film de Bertrand Mandico, Boro in the Box (2011), sorti en juillet 2014.
* Le site Chaos Reigns, Walerian Borowczyk vu par Bertrand Mandico.

1. Daniel Bird est l’auteur de trois documentaires sur Boro :

* Obscure Pleasures : A Portrait of Walerian Borowczyk (2013).

* Film Is Not a Sausage : Borowczyk and the Short Film (2014).

* Boro Brunch (2015).

2. Les événements :

* À Beaubourg, une rétrospective Walerian Borowczyk, avec 11 longs métrages et 26 courts métrages (24 février-19 mars 2017).

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* Chez Carlotta, un coffret avec 8 DVD, 3 Blu-Ray et 2 livres.

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* Daniel Bird, Walerian Borowczyk, Éd. Friends of Walerian Borowczyk - Le Chineur Éditions - Carlotta Films - Éditions du Centre Pompidou, 2016.

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