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Voie lactée (la) (1969)
de Luis Buñuel
publié le mardi 1er août 2017

La religion chez Buñuel, de L’Âge d’or à La Voie lactée
par Jean Delmas
Jeune Cinéma n° 38, avril 1969

Sélection officielle du festival de Berlin 1969

Sorties le samedi 15 mars 1969 et le mercredi 2 août 2017

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Cf. aussi l’entretien avec Jean-Claude Carrière (Jeune Cinéma n°38, avril 1969)


Des deux films de Buñuel qui surgissent ce mois, presque ensemble sur les écran parisiens, l’un accompagne deux pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle cheminant sur "la voie lactée" à travers les hérésies du passé chrétien, l’autre s’inspire des exploits ascétiques de l’ermite Saint Siméon le Stylite (1).

Ce n’est pas coïncidence fortuite et les références à la tradition religieuse ne sont pas nouvelles dans l’œuvre de Luis Buñuel : les deux pèlerins et Simon du désert ont été précédés par la dévote Viridiana, par le prêtre Nazarin, par cet autre prêtre qui est au centre de La Mort en ce jardin. (2)

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Si on est surpris, c’est seulement parce qu’une réputation bien établie, particulièrement en France, donne à l’image que nous nous faisons de lui une auréole d’athéisme militant.

Vrai ou faux, le mythe contre lequel Buñuel proteste remonte à L’Âge d’or, son plus grand film, mais un film exceptionnel dans la mesure où il reflète autant que la sensibilité de son auteur, tout le climat du surréalisme dans lequel il a mûri.

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Puisque Buñuel nous demande de faire la part entre sa personne et ses films, il est clair que pour sa personne, nous devons nous en tenir ce qu’il a dit : "Je suis athée".
Mais dans ses films, qui sont devenus notre bien très précieux, nous avons besoin de nous orienter. Comment se fait-il que l’œuvre du cinéaste athée fasse une si grande place à la religion ?

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Des images insolentes, égrenées de films en films, ont nourri la légende de Buñuel. Mais quelle signification ont ces "blasphèmes" ? Cris de colère, comme le veulent certains, d’un homme encore attaché à un héritage de foi et scandalisé par le Mal ? Ou bien, comme il paraît plus vraisemblable, propos goguenards par lesquels se manifeste une solide indifférence au sacré ?

De toute manière, peu importe puisque chaque fois qu’aujourd’hui Buñuel s’en explique, il en minimise l’intention.
Ainsi le symbole explosif du couteau-crucifix de Viridiana devient-il, quand il en parle, un simple gadget ménager dont une bonne sœur de sa connaissance se servait pour peler des pommes. Pour notre interrogation, ces "blasphèmes" ne peuvent donc, en aucun cas, être une pierre de touche.

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Pas d’avantage, l’échec, évoqué dans beaucoup de films, du chrétien sur cette Terre. Il n’est une marque d’erreur ni pour un chrétien, ni pour Buñuel, ni l’un ni l’autre ne penseront que la botte du flic écrasant le visage de Nazarin peut prouver que le prêtre avait tort.

Il y a cependant, dans l’œuvre de Buñuel, une affirmation d’athéisme, la seule depuis L’Âge d’or qui soit catégorique - et qu’elle soit comme murmurée ne lui enlève rien de sa force -, le geste de la mourante qui écarte le prêtre (et le prêtre non conformiste Nazarin) pour appeler son amant. C’est dire que le bonheur terrestre est le seul paradis et l’amour terrestre le seul sacrement, que son souvenir même doit être le dernier sacrement.
Pourtant, l’épisode occupe dans le film une place qui n’est centrale ni finale.
A-t-on le droit de reporter sur l’auteur l’attitude d’un de ses personnages ?

Il n’en demeure pas moins que Buñuel, dans tous ses films, appelle l’ange exterminateur sur le dureté de cœur des bien-pensants, sur la malfaisance de fait des bien-faisants, sur la société bourgeoise en bloc - y compris sa religion telle qu’elle l’a digérée.
Mais sa religion est-elle la religion ?
Et t-on le droit de considérer comme une profession de non-foi une attitude qui est commune à l’athée Luis Buñuel et à tant de libre-croyants ?

Jean Delmas
Jeune Cinéma n° 38, avril 1969

1. Simon du désert (Simón del desierto), Grand Prix du jury de la Mostra de Venise 1965, est également sorti le 15 mars 1969.

2. La Mort en ce jardin, film franco-mexicain, date de 1956.

La Voie lactée. Réal, mu : Luis Buñuel ; sc : L.B. & Jean-Claude Carrière ; ph : Christian Matras ; mont : Louisette Hautecoeur ; cost : Jacqueline Guyot. Int : Paul Frankeur, Laurent Terzieff, Alain Cuny Edith Scob , Bernard Verley , François Maistre , Claude Cerval , , Muni, Julien Bertheau, , Michel Piccoli, Pierre Clémenti, Michel Etcheverry, , Georges Marchal, Jean Piat, Denis Manuel, Julien Guiomar , Delphine Seyrig, Jean-Claude Carrière, Michel Creton (France, 1969, 98 mn).

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