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Docteur Frankenstein (2015)
de Paul McGuigan
publié le mardi 5 décembre 2017

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

Sortie le mercredi 25 novembre 2015

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Les films "Frankenstein" sont légion, et on ne les a pas tous vus. On en connaît les étapes principales, toutes plus ou moins proches du roman originel de Mary Shelley (1797-1851).

Celui de Carl Laemmle Jr & James Whale, avec Boris Karloff et Colin Clive (1931), ceux de la Hammer & de Terence Fischer avec Peter Cushing et Christopher Lee (1957), celui de Paul Morissey & Andy Warhol (1973), celui de Roger Corman avec John Hurt (1990), celui de Kenneth Branagh & Coppola avec De Niro et Branagh (1994), quelques autres découverts au hasard du câble, et même les parodies (qui recèlent parfois des ouvertures non explorées), celle de Mel Brooks (1974) ou celle de Alain Jessua (1984).

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Mais on n’en connaissait aucun du siècle nouveau, ce 21e siècle, muni d’outils quasi-magiques et donc de perspectives inédites. A priori, ce n’était pas inquiétant. Le phénomène Frankenstein and Co apparaît de façon relativement régulière, avec des traversées de déserts et des retours de refoulé sortis de placards, comme s’il relevait de la mode. Alors que dès qu’on prend la peine de sortir de l’entertainment, on voit immédiatement qu’il s’agit d’une tendance de fond et de longue durée. Ce n’est pas un hasard si la jeune dame de 19 ans, de belle lignée (Mary Wollstonecraft et William Godwin comme parents), n’a jamais été oubliée : elle était géniale. Le génie de son roman alambiqué tient, bien sûr, au traitement moderne du mythe de Prométhée (avant elle, Goethe, après elle, tout le monde). Il tient aussi - et surtout - à cette vision futuriste de la circulation entre le vivant et l’artificiel, prolongée dans la réalité d’aujourd’hui, par la tentation de l’hybridation dans les deux sens.

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Où en est-on dans ces années 2010 qui courent déjà vers leur fin ?
Les robots se découvrent une âme dans les enchevêtrements des connexions de leurs cerveaux, les humains se greffent aussi bien des matières inertes que des bouts de chair extérieurs, on clone, on duplique, on prothèse, on coupe-colle et on copie-colle aisément, et les échanges "âme"-"corps" n’ont jamais été aussi fluides et "transdisciplinaires".

Avec Docteur Frankenstein, Paul McGuigan, familier d’un "revenant" - Sherlock Holmes de 1887 à nos jours - persévère. À travers sa manière ironique et son respect du gothique, retourne aux racines et on observe où en sont le créateur et sa créature originels, quel chemin ils ont emprunté, alors que tout, autour d’eux, changeait.

Création / réception

Alors voilà, première information : Au 21e siècle, le déplacement des personnages, de leur importance, de leur rôle, est notable.

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D’abord, McGuigan focalise plus que jamais sur le créateur, le bonhomme vivant, fou, le plus souvent hilare, duplice. Chercheur obstiné, il n’est plus un héros solitaire. Le fait que les recherches, les trouvailles et les découvertes soient toujours désormais le fait d’équipes et de multiples personnages, secondaires mais indispensables, a été intégré.

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L’assistant est réévalué, c’est lui qui inaugure le film. Uomo qualunque mais bossu, transformé physiquement, "redressé" par une intervention qui ressemble à une prise de conscience - ou du moins qui l’engendre -, il est devenu le vrai héros même s’il n’a pas le rôle-titre. Assistant, il assiste, à tous les sens du terme, éberlué, doutant et fidèle, "unconcerned but not indifferent. (1)

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Une femme aussi - toujours belle et parce qu’elle est aimée, ça, ça ne change pas, ni dans les films ni dans les sociétés - prend toute sa place. Elle a désormais des idées et son mot à dire, comme après quelques manifs bien senties.

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Les créateurs sont toujours tentés par l’aventure prométhéenne, mais ils se trouvent en plein débat de société, loin de toute métaphysique, au nom du bon sens et dans la méfiance de toute utopie.

Le nouveau point de vue de ce film du 21e, est donné essentiellement par la créature. Elle s’est effacée, comme en arrière-plan.

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Esquisse ratée puis géant à pulsions impensées, elle ne fait pas vraiment peur, même quand elle devient agressive. Elle n’a pas d’âme donc pas d’états, et du coup, elle n’apitoie personne. On est débarrassé à la fois de tout effroi et de toute sympathie pour elle. Le film prend acte d’un échec, en témoigne. L’air du temps se voudrait sentimental plutôt que terrifié ou révolté, mais en tout cas émouvant, alors qu’il peine à atteindre les publics qui en ont vu tellement d’autres, baisse tendancielle du taux d’émotion oblige.
Cela vient notamment des délices des effets spéciaux qui détournent de toute morale et de tout recul, en illuminant sporadiquement les esprits hyper-matérialistes à peu près comme les rues commerçantes des villes en période de Noël. Les effets spéciaux… leur utilisation fait du film une métaphore. Ils sont aux androïdes possibles ce que sont les émotions aux humains. Ils en sont l’hystérie. Les spectateurs au cœur sec s’en sentent légitimés.

On est aussi débarrassé du "sacré de la vie". La mort d’Igor, qui désigne le Docteur F. comme un assassin, est traitée comme une spectaculaire péripétie, et l’étonnement de l’assistant est celui de Harry Potter (2), tout relatif. Comme si tout le monde - créateurs et spectateurs - s’était finalement bien adapté aux flux démographiques réels terrestres et à leur devenir naturel : la disparition. Un de plus, un de moins, sans compter les innombrables cadavres des polars et des infos, qui tombent comme qui rigole.

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Du coup, on est débarrassé de ce qui va avec, Dieu et Satan, à peine évoqués à la marge de façon quasi décorative chez McGuigan. Le Docteur F. est un mécréant militant, et qu’il soit un héros négatif n’enlève rien à l’importance de son discours : la recherche de la survie à tout prix devant la menace du monde qui s’annonce.
"Je rêve d’un monde où l’espoir remplace la peur", clame le bon docteur, "Et si nous donnions à chacun la chance qu’il mérite ?" complète-t-il. Une pensée du dos au mur, limite écolo. L’électricité naturelle (sans soviets ni centrales), la foudre, est un outil efficace donc légitime (dans cet ordre). On pense à Manuela Morgaine, le film aurait pu être une pièce de son film-dossier Foudres. (3)

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Ce qui est moins patent, mais tout aussi révélateur d’un état des lieux inimaginable du temps de Shelley, c’est quelque chose de plus intime, détectable derrière les images.

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Le bon docteur ne se rêve pas tant comme le grand mâle dominant qu’est Prométhée que comme une femelle, avec un ventre, des chairs, du sang.

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Le grand laboratoire du château a les rondeurs de l’utérus maternel que les éclairs de la foudre fécondent. La créature ressemble longuement à un gros fœtus plus qu’à un adulte monstrueux, avant de devenir un mannequin de vitrine propret et asexué. Les femmes pouraient se passer des hommes pour perpétuer la race humaine ?
Et si on testait l’inverse ? Allez, juste pour décaler et continuer à rire et à se jouer de la Nature ?

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Chaînon manquant ?

Ce Docteur Frankenstein 2015 apparaît alors comme un chaînon manquant entre les vagues de Frankenstein du siècle dernier et les futurs arrivages de la pensée robotique.

Il est pétri d’emblée d’un parti pris : pas de compassion pour la créature, pas d’avenir pour elle. Les androïdes, les robots, on s’en fout, des inventions à obsolescence programmée. Les humains ne deviendront pas machine, les machines n’auront jamais d’âme et il faut s’y faire.
Leur énergie doit être au service du vivant, par définition toujours handicapé. Ce n’est pas qu’elles ne doivent pas, c’est qu’elle ne peuvent pas le créer.
Quant à l’immortalité dans le meilleur des mondes, si on l’a rêvée, force est de se rendre à l’évidence : elle n’était pas souhaitable.

Terminées ces dérives philosophiques et politiques du tournant du siècle que furent Robocop, L’Homme bicentenaire, A.I., et qui se prolongent encore un peu après le tournant, avec Real Humans et Prometheus.
Même une interrogation éco-politique comme Repo Man ou comme Mr Robot est périmée. (4)

En 2017, le seul chemin ouvert à la généalogie Frankenstein est le retour aux fondamentaux extra dry : Shelley. Quelque chose qui ressemble à ce qu’on appelle "la réaction", la culpabilité en moins, ce qui est, bien entendu, capital.

Docteur Frankenstein est un regard tardif de l’Occident sur son capitalisme tardif. Il n’est plus utile de le contester, "c’est ainsi" désormais. Plus loin, c’est le mur.
Ce n’est pas un regard simpliste, c’est un regard simplifié et fermé sur un monde devenu hyper complexe sous un ciel vide, redevenu énigmatique comme du temps de Shelley quand Dieu n’était encore que mourant.

Le "monde", coupé de l’univers, de son sol, de ses dieux, est illisible, impossible à ordonner, suicidaire, il laisse derrière lui toute espérance, avec, peut-être comme seule loi, celle de Murphy : "tout ce qui peut arriver arrivera", il n’autorise plus que la simplification, et, de préférence, l’élimination.

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Prométhée a gagné son maximum, il est à son apogée, dans son château en Écosse totalement barricadé (ceux d’Espagne étant dévorés par les termites de l’histoire).
Il a trouvé ses limites, tout près de la chute.
L’éternel retour du mythe est là pour masquer - encore un moment Monsieur le bourreau - la fin de l’Histoire.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

1. "Unconcerned but not indifferent" : inscription sur la stèle de la tombe de Man Ray (1890-1976) au cimetière du Montparnasse, une devise de photographe.

2. L’assistant est Daniel Radcliffe, Harry Potter himself.

3. Foudres de Manuela Morgaine (2013).

4. Robot Cop de Paul Verhoeven (1987) ; L’Homme bicentenaire de Chris Columbus (1999) ; A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg (2001) ; Real Humans de Lars Lundström (2012-2014) ; Prometheus de Ridley Scott (2012) ; Repo Man de Miguel Sapochnik (2010) ; Mr Robot, série de Sam Esmail (2015).

Docteur Frankenstein (Victor Frankenstein). Réal : Paul McGuigan ; sc : Max Landis d’après Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley ; ph : Fabian Wagner ; mont : Andrew Hulme ; mu : Craig Armstrong. Int : James McAvoy, Daniel Radcliffe, Jessica Brown Findlay, Andrew Scott, Mark Gatiss, Freddie Fox, Charles Dance, Bronson Webb, Spencer Wilding, Guillaume Delaunay, Daniel Mays (USA, 2015, 110 mn).

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