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Foudre. Une légende en quatre saisons (2013)
de Manuela Morgaine
publié le mardi 22 mars 2016

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

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DVD Shellac
(Mezzanine Films et Envers Compagnie)

Tous les photogrammes sont issus du film.


Pour entrer dans Foudre, le film de Manuela Morgaine, pour s’y sentir bien, il faut accepter de se perdre.

Peut-être même faut-il même savoir se perdre.
Et nul ne sait exactement si ce savoir est un talent inné ou si ça s’apprend.
Rimbaud parlait de "s’encrapuler", de "dérégler systématiquement tous les sens", d’arriver à l’inconnu.
Zarathoustra parlait de "vivre dangereusement".
Ces dérives et ces labyrinthes, semés d’embûches, sont terrifiants, pour les corps comme pour les âmes. On le sait bien, et le prologue du film nous en avertit d’ailleurs :

Quand vient l’orage, surveille les nuages, écarte-toi de tous, ne porte rien sur toi, jamais près d’un arbre, ne grimpe pas aux sommets, quitte ton bateau, mets-toi en boule, roule en toi, sinon la foudre vient à toi.

Le film se présente comme une légende en quatre saisons, avec un épilogue.

* Baal, l’automne, la chimie-l’alchimie.
* Pathos Mathos, l’hiver, l’anthropologie.
* La Légende de Syméon, le printemps, l’archéologie.
* Atomes, l’été, la biologie.

Le plan est joliment construit, carré, symétrique.

Il paraît qu’on peut voir chaque saison séparément.
Mais cela semble une négation hérétique de tout ce qui nous permet de survivre, depuis quelque cent années maintenant.
Le monde s’est morcelé, on a accepté les fragments, et donc les collages.
On le savait, que les récits les mieux architecturés avaient un début et une fin, donc on en savait long sur la discontinuité. Mais ce n’est que tardivement qu’on a su reconnaître que les cassures et révolutions étaient des éléments de la continuité.

Et pour Foudre, comment penser le printemps sans l’automne ?
Alors on s’embarque sans peur pour les quatre saisons de suite.
Pour entrer dans le film de Manuela Morgaine, rattraper sa lenteur, il faut aussi accepter de prendre son temps.

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1. L’automne et la foudre

 

D’abord, c’est Baal qui parle, le dieu polymorphe qui règne sur la foudre, du haut de son ancienneté et de sa puissance, incontestable, incontesté.

Le grand Baal s’est endormi au cours des siècles, mais il est immortel, et sa récente incarnation prend la parole.
Il est DJ Baal. Il est le fada, qui, dans son enfance, a vu les djinns danser autour d’un arbre explosé, et le feu du ciel s’engouffrer dans la cheminée de ses grand-parents. Depuis lors, il chasse les éclairs à leur propre vitesse. Il conduit une Renault 21 au pays des orages dans le Sud de la France. Sur l’autoroute, jouant avec le sommeil, son squelette flottant dans le vide, somnambule extra-lucide, dans un état qu’il appelle "cristallin", il tente d’identifier ses visions et de photographier cette foudre qu’il connaît bien. Et qui lui échappe toujours, juste avant ou après le déclic. Pas de photo. Il parle de "la grande mécanique" (1)

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Tous les Baal, anciens et modernes, nous bercent avec le ton, les douceurs et les terreurs de la légende. Ils prennent tout leur temps, et leur espace est celui de l’enfance et de l’obscurité.
On se sent bien : c’est dans cette manière de conte, chuchotée, psalmodiée, "le soir à la chandelle" ou "près de l’âtre", que résident les vérités oubliées. Permanence de la tradition orale, depuis la nuit des temps jusqu’aux temps à venir, quand les centrales auront sauté.

DJ Baal, notre contemporain, conscient de la vanité de sa quête de la foudre elle-même, cherche aussi ses semblables, ceux qui l’ont rencontrée comme lui. En France cent personnes par an, dont 10% meurent, dit la météo. DJ Baal présente ses survivants, les raconte, leur donne la parole.

On passe alors dans un documentaire de facture presque classique.

Près de Nabeul, Tunisie, le médecin, foudroyé sur son bateau en 1975, décrit l’impact comme une sorte d’orgasme. Il parle de son infinie solitude de ne pouvoir le raconter. C’est son bras atteint qu’il utilise aujourd’hui dans son travail d’échographe.

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À Sainte-Eulalie, Cantal, l’éleveur cherchait sa vache dans la montagne en 1996. Il a pris toute toute la production EDF en 1 millième de seconde, pendant que son compagnon mourait sur place. Il a aussi vu les djinns et ressenti une grosse main sur ses épaules, une grosse fatigue, puis le bien-être dans le tunnel blanc de son retour à la conscience. Récupéré aphone avec les tympans crevés, il se vit comme un miraculé.

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À Arbez, à la frontière suisse, l’hôtelier de sa station-service (2000), a vu la foudre s’engouffrer dans la pompe à essence et le brûler pendant qu’il servait un client (qui, non atteint, a fui sans demander son reste). Il raconte sa brûlure, il parle de son émerveillement. La flamme avait trois couleurs : bleu, blanc, jaune. Il est croyant, il est devenu guérisseur des brûlures des autres. Il a des séquelles, comme des stigmates : à chaque orage, la brûlure intérieure lui revient.

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À Marcenat, Cantal, le cantonnier, alors que son frère tombait raide mort à la renverse, lui, est resté debout en 1991. La boule rouge est entrée jusqu’au fond du hangar, a "charpillé" les planches. Ça sentait le souffre.

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À Hourtin-plage, la danseuse, qui a pris 300 000 volts en 2001, ne se souvient de rien. Sa sœur lui a raconté : quatre jours de coma, son amnésie, et ses hurlements chaque fois qu’il y avait de l’orage. Elle est devenue une paraplégique spéciale (elle bouge les orteils et sent ses jambes). Cette improbable seconde chance qu’elle a eue lui a donné une vie épanouie : prof de danse et sportive de haut niveau au JO de Pékin.

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Tous décrivent cet événement inouï comme l’acmé de leur vie. Tous ont encore peur.
Tous, sans l’avouer, "savent" aussi qu’ils ont été choisis (élus ?), eux qui ont survécu tout autant que leurs compagnons morts à côté d’eux.
Pourquoi moi ? Pourquoi nous ?

Ce passage de la légende au documentaire était périlleux.
Les mots, les temps, les tons, les rythmes de la légende ne sont pas ceux des interviews. Pour circuler d’un monde (mythique) à l’autre (prosaïque), il faut avoir des secrets de fabrication, ceux qu’avaient Shakespeare, Michel Tournier, parfois Claudel...

Manuela Morgaine nous dit qu’il ne faut pas s’inquiéter si ce n’est pas "raccord". Et, en effet, elle contourne la difficulté paisiblement et avec simplicité : ses témoins sont tous muets, leurs voix sont off. La dissociation de l’image et du son, ce léger décalage, parti-pris de tout le film, nous protège de tout réalisme.
Mais son vrai secret, à elle, c’est surtout d’avoir recours à un troisième style, que, faute de mieux, on rattachera au cinéma expérimental. Les transitions sont sensibles et douces, pertinentes, évitant l’emphase, parce qu’elle sont abstraites, non-figuratives, parallèles aux mots.

Ainsi, de Baal l’ancien à l’homme foudroyé, n’y a-t-il aucune solution de continuité. (2)

On est fasciné par ce documentaire sur "l’homme et la foudre". Il autorise mille pistes plus ou moins métaphysiques, plus ou moins cosmiques, toujours terrestres.

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2. L’hiver et la mélancolie

 

Un nouveau texte poétique introduit la saison suivante. Sous-titre : "Passion guide mon destin". Après Baal l’éruptif, c’est Saturne le glacé. (3)

Surgit très vite l’héritier de Saturne et "son train", le psychiatre contemporain de Meudon, avec son savoir africain ancestral de la transe, son maître le médecin grec Galien, et sa pratique occidentale occasionnelle des électrochocs. Il vient de la tribu des Manjak qui ne veulent pas éliminer le mal, sans qui la vie n’aurait aucun sens. Le mal donne du mouvement à l’existence, pensent-ils, en dialecticiens charnels.

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Comment réveiller les morts-vivants, ceux qui "vivent sur Saturne", ceux qui ont perdu toute étincelle ? Qui donc leur a dérobé le feu sacré, les plongeant dans cet exil intérieur et cette fatigue incommensurable ?

Ses patients témoignent aussi, bien réels, avec leurs noms et leurs généalogies à la Novarina (4) : la jeune fille et la mort, la madone des requins, l’homme de nostalgie, la femme flottante, le grand duc.

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Ce deuxième docu-légende, est tout aussi bouleversant que le précédent.
La mélancolie est un mal ancien, et pas seulement individuel, il atteint parfois des époques entières. Le Problème XXX (attribué à Aristote), tous les romantismes, tout l’expressionnisme allemand en témoignent. D’envoûtement, il est devenu maladie labellisée, ça rassure un peu, ça n’explique rien. Et ça ne se soigne pas.

Avec les témoignages des saturniens et les rêveries du psychiatre, Manuela Morgaine poursuit son investigation entre Ciel et Terre, sur ces territoires intermédiaires habituellement attribués aux anges dans la tradition ésotérique. Elle y circule librement. C’est l’invisible qu’elle traque, à travers ses furtives apparitions, de-ci de-là, chez les Terriens.

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Et c’est à peine si on voit les coutures entre les univers des dieux, des hommes et du médecin (outillé de son imaginaire, de son inspiration, des "transferts" et de la fée Électricité).

On contemple quand même avec méfiance le ravin vertigineux qui sépare les poissons-torpille, classés dans la catégorie des narcotiques par Hippocrate et ancêtres de l’ECT qui appartiennent aux hommes, et la foudre qui appartient (encore) aux dieux.
On ne peut oublier que la découverte puis la manipulation téméraire des "énergies" de l’univers est un des jeux favoris de l’humanité.
On se dit : pour qui se prennent-ils, les hommes ?
Qu’en dit-elle, où est-elle, elle, Manuela ? Du côté de Prométhée ?

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Mais on accepte sa navigation à vue, les bords inattendus qu’elle tire, sur les fleuves, dans les cieux, en Syrie, en Guinée-Bissau ou ailleurs.
On comprend sa syntaxe et les montages audacieux qu’elle invente, comme des enchaînements d’idées et non comme des coq-à-l’âne.
On la suit.

On attend les lumières du port qu’elle ne va pas manquer de nous proposer, puisqu’elle a choisi de commencer par l’automne et qu’on va vers la lumière, celle qui avance en zigzag.

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3. Le printemps et la fécondation

 

Syméon le stylite, juché sur sa colonne, était, dans le désert de Cham, près de Palmyre, à la fois l’ermite le plus seul et le plus visible de tous les humains. Il se voulait le plus près des dieux.
Quelle prétention, quelle hystérie !
De quoi manquait-il donc pour avoir tant à se montrer ?
Qu’il ait été foudroyé si souvent n’étonne personne, ni les croyants, ni les mécréants. Là, la litanie des noms des stylites évoque Robert Pinget.(4)

À l’automne, ceux de Baal détenaient la foudre et régnaient en planant tout en haut.
En hiver, ceux de Saturne avaient perdu le feu, et rampaient au ras de sol.

Au printemps, ceux de Syméon appartiennent à la fois au haut et au bas, font la jonction. Du moins, le voudraient-ils.

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Or quand les dieux acceptent d’être approchés par les mortels, c’est qu’ils sont mourants, ou que les humains sont mourants. Ce qui revient au même.

C’est pourquoi, au printemps de Manuela Morgaine, à cause peut-être de Syméon et de ses pareils, on commence à s’égarer dans le labyrinthe aux lignes brisées.

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L’héritier contemporain de Syméon est un archéologue qui "joue avec le temps, qui est de tous les temps".
Il raconte ses vertiges sur la route de l’encens, et comment, alors que le stylite ne veut pas toucher terre, lui, il la fouille.
À Palmyre, il y a trouvé un œil de lumière, des pierres de foudre et, dans d’antiques poteries, de lointains échos de la Guinée Bissau.

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Il raconte l’histoire du savon d’Alep.
On l’échange contre la précieuse truffe aphrodisiaque, la Kama (5), qui naît de l’union de la foudre et de la terre, une fois par an. Cette union régulière et hasardeuse, dont Syméon-le-paratonnerre aimerait être l’instigateur.

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En cette saison, les images des femmes africaines en transes, du poisson-torpille, se glissent plus souvent, en contrebande, entre deux paysages, entre deux ciels, brouillant les discours et les images au lieu de les éclairer. Comme les derviches-tourneurs, on tourne en rond.
C’est comme si des nappes de brume commençaient à envahir les souvenirs qui s’estompent.

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4. L’été et l’amour

 

L’astrophysicien nous confirme que nous sommes des poussières d’étoiles, composés d’atomes, et que nos origines remontent à des milliards d’années.
Nous avons de la race, nous ne sommes pas des parvenus.

Mais ni les "espaces infinis", ni les éternités, inconcevables, ne nous rassurent dans nos perditions ni ne nous justifient dans nos trajectoires. Devant cet "éther infranchissable", sans cesse effleuré, jamais zoomé, nous sommes désorientés.

L’été, la quatrième saison, se nomme "Atomes d’après La Dispute de Marivaux". (6)

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D’emblée, on est invité dans une autre salle, face à une autre scène : La Dispute de Marivaux, mise en scène de Manuela Morgaine.
Sur la plage de Sutra, les deux amants, en costumes et maquillages d’époque, se reconnaissent au premier coup d’œil. L’irrésistible désir, qu’elle nomme "amour fou", et son accomplissement sans modèle sont délicatement montrés.

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On s’étonne, c’est abrupt.
Puis, on reconnaît.
Dès le début, on était dans le plaisir du texte, de ces textes parfaitement mis en bouche, ces monologues, ces "dits" à une ou plusieurs voix, ces contes et récits, qui, sur les scènes de théâtre, ont, depuis longtemps, plus ou moins supplanté les dialogues, entrées et sorties, et autres didascalies, se jouant du précieux deus ex-machina sans jamais l’éliminer.
Alors pourquoi pas ce Marivaux-là, parfaitement pertinent ?
Après tout, les mystères du coup de foudre restent entiers, hormis la théorie des atomes crochus, et le mythe de l’androgyne originel de Platon.

Mais les seuls liens avec la foudre, et les espaces énigmatiques des trois saisons précédentes, sont désormais surtout linguistiques.
Le réalisme des acteurs sur la plage ; les apartés de l’astrophysicien ; les amants hors du temps voyageant dans le temps ; les temps modernes ; le délire du jeu de mots de Kama à Sutra, ; le trou noir de la mélancolie, maladie métaphysique, souffrance infernale, terreur de l’éternité sans la mort qui délivre ; Azor le fou ; Églé, sa poupée, ses imprécations dans la maison de santé de Meudon...

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La boucle se voudrait bouclée, mais les articulations grincent.
On a perdu la liaison avec Ground Control.

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À vrai dire, ce premier matin du monde, ce retour au temps de l’humilité de l’humanité, qui dit : "Nous sommes les enfants des étoiles", c’est la même école de pensée (et le même courage) que Patricio Guzmán (7), et ce n’est pas nous qui nous en plaindrons. D’ailleurs, dans leurs déserts, ils trouvent le même bouton.

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Tout se passe comme si tous les deux revenaient au campement de base, posaient les bonnes questions. Et puis s’embrouillaient.
Comme si leur nouvelle encyclopédie rêvée n’avait pas encore les moyens d’être menée à terme.
Comme si le chaos terrestre actuel réel et les nouvelles transversalités des savoirs actuels, non seulement produisaient des visions du monde difformes et des cosmogonies atrophiées, mais interdisaient également aux artistes toute échappée, toute perspective poétique, toute audace, y compris celle de "l’absurde" des années 50 (du dernier siècle).

Après cette longue rêverie pourtant justement sans interdits, il est impossible à Manuela Morgaine d’y voir (ou d’en dire) plus clair. Pourtant, elle cite Michaux : "Qui cache son fou, meurt sans voix." (8)
Comme il est impossible à Patricio Guzmán de ranger ses "pièces au dossier", alors qu’il en est à son deuxième "essai".

Les boussoles se sont affolées, et, dans l’espace public humain, les scientifiques comme les charlatans guettent à chaque coin de rue, flinguant à vue comme des snipers hallucinés. Dans ce tapage épistémologique, quelle peur et quelle place pour les artistes ?

"Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut", disaient les sorcières.
Alors, on les brûlait.

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5. Épilogue. La boîte de la nuit

 

Dans la boîte de la nuit, tous les personnages se retrouvent, se lèvent, et traversés par les nœuds de vibration des ondes sonores, tournent sur eux-mêmes.
Ils sont des "animaux de foudre", les trésors du monde.
Tourner, c’est la première et la dernière énergie.

"Ça tue, Saturne, ça tourne".
In girum imus nocte…, comme disait l’un.
No Direction Home, comme disait l’autre.

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Dans Foudre, on ne fait aucune "rencontre" nouvelle.
Ce qu’on y trouve, on l’avait déjà en soi-même.
Ce n’est pas un "voyage", comme on serait tenté de le dire. Ni celui de Wilhelm Meister, ni celui de William Blake, alias Dead Man, ni le long déchirement du voile d’Orphée de Pierre Henry. Ni même celui de la traversée du Bardo, malgré les multiples "avatars" et bien qu’on en sorte transformé.

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C’est une méditation et c’est aussi une enquête.

Deux trajets qu’on ne peut effectuer que dans l’irrégularité, sans frontière et sans garde-barrière, dans l’informe en somme.
Même quand, après coup, on tente de les encadrer avec un plan rigoureux.
La géométrie traditionnelle, parallèle à l’instinctive recherche de sens, a été inventée pour calmer les angoisses existentielles, alors que les enquêtes et les méditations s’en nourrissent. Les humains et leurs écosystèmes sont ainsi faits, oscillant éternellement entre ordres et désordres.

Tout au long du film, on a espéré un "sens unique" bienfaisant, une direction, ou au moins une halte sûre. Même l’idée du "Grand Courbe", plusieurs fois croisée, ne nous a pas été proposée. (9)
À chaque détour, à chaque errance, on se réjouissait pourtant.
À chaque brisure brutale, à chaque télescopage frontal, aussi.
On acceptait l’irrationnel de la foudre.

À propos de Foudre, Maylis de Kerangal parle "d’une aventure cinématographique qui emprunte sa forme au zigzag de l’éclair". Et dont "l’impulsion interne est bien de retrouver une ligne".

Une ligne ?
On n’en a jamais trouvé, pas même une esquisse.
On a accepté que la ligne n’existait pas.

Seule Nadja l’avouait, mais nous sommes tous des "âmes errantes".
Et peut-être est-ce bien ainsi.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe (janvier 2016)

1. Cf. "Le grand mécanisme" de Jan Kott dans Shakespeare, notre contemporain.

2. On pense forcément au livre de Blaise Cendrars : L’Homme foudroyé (1945), à ses six histoires hétéroclites, et à son mot inventé, la prochronie, qui permet toutes les circulations dans le temps.
Manuela Morgaine sème dès le début, au hasard des séquences (le discours de Baal le jeune, la danseuse qui tourne avec son fauteuil, la jeune fille et la mort… et le théâtre), les éléments qui travailleront son texte et ses images. On ne le sait pas, c’est comme des images subliminales. Il faut revoir le film pour identifier la narration et ses préfigurations, comme il faut être vieux pour comprendre les présages de son enfance. C’est le règne du futur antérieur.

3. Saturne est peut-être le seul dieu de l’Antiquité (lui et ses avatars, astrologique, astronomique) qui soit accepté et respecté dans tous les salons où il tape l’incruste. Chez les gens chic, citons Saturne ou la mélancolie de Raymond Klibansky, Erwin Panofsky et Fritz Saxl (1964), Sous le signe de Saturne de Susan Sontag (1972) ou Soleil noir de Julia Kristeva (1987).

4. Valère Novarina ( Le Drame de la vie, 1984). Robert Pinget, Graal Flibuste (1956).

5. Ainsi la nomme-t-on dans Le Livre des mille et une nuits.

6. On connaît l’argument de La Dispute  : lequel des deux sexes a donné le premier l’exemple de l’inconstance en amour ? À cette question théorique, Marivaux propose la méthode expérimentale. Azor et Églé, nés et élevés séparément dans la plus grande solitude d’une île, n’ont reçu aucune influence. Quand ils sont lâchés en liberté, ils se reconnaissent immédiatement.
Aucune réponse claire ne sera apportée à la question initiale.

7. Au cinéma : Patricio Guzman, Nostalgie de la lumière (2010) et Le Bouton de nacre (2015).
Mais on pense aussi à tous les anthropologues du 20e siècle, qui se sont frayé un chemin, en évitant les écueils de la régression, de la "réaction", face aux scientistes de tous poils.
On pense à Roger Bastide (1898-1974), à Jean Servier (1918-2000) bien oublié ou à Tobie Nathan bien connu (né en 1948).

8. Henri Michaux, Face aux verrous (1954), qui précède de peu Connaissance par les gouffres (1961).

9. Henrik Ibsen, Peer Gynt (1876). Mais du coup, on se replonge dans Maurice Maeterlinck : "Les relativistes disent que l’espace est incurvé parce que les corps gravitent ; mais oublient qu’ils l’ont incurvé à cause de la gravitation" ( La Grande Loi, 1933).

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Foudre. Une légende en quatre saisons. Réal, récit : Manuela Morgaine ; mu : Philippe Langlois et Emmanuel Hosseyn During ; im : M.M., Pauline Lormant, Hervé Labourdette, Giovanni Laniado ; mont : Gordana Othnin-Girard ; mont son : Colette Constantini ; cost : Agnès Noden ; images de chasses d’éclairs : Alex Hermant.
Avec Rodolphe Burger, William de Carvalho, Michaël Jasmin, Margot Crespon, Maxime Nourrissat, Franck Smith et Jean-Pierre Luminet.
Les foudroyés : Samy Haffaf, Albert Rochette, Richard Arbez, Roland Bardel dit Roulette, Florence Lancial.
Les mélancoliques : Kamel Agee, Margot Crespon, Laurence Mailler, Nathalie Jailler, Brice Thévenot.
(France, 2013, 230 mn).

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