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Bouton de nacre (le) (2015)
de Patricio Guzman
publié le mercredi 28 octobre 2015

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

Ours d’argent du scénario, festival de Berlin 2015

Sortie le mercredi 28 octobre 2015

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Patricio Guzman, né en le 11 août 1941, vient d’avoir 29 ans le jour de l’investiture démocratique de Salvadore Allende (24 octobre 1970), et 32 ans, le jour de son suicide, après le coup d’État de Pinochet (11 septembre 1973).

Marqué dans son enfance par quelques grand documentaires fondateurs et inoubliables (1), devenu adulte avec Allende, il ne se voit de destin que dans le statut de témoin synchrone sur les terres de la "non-fiction story".
Sous Allende et après lui, fidèlement, il devient donc le chroniqueur du Chili, reconnu et récompensé partout, sauf au Chili. (2)
Par la force des choses : un "cinéaste pour festivals".

Un jour, au retour de son exil, il redécouvre le désert d’Atacama. Emporté par la grandeur, la beauté, l’humanité de ce désert, il réalise alors Nostalgie de la lumière (2010), un film qui n’est pas tout à fait de la même race que ses documentaires précédents.

Toujours le Chili, à la fois hypocentre et épicentre du monde, avec quelque chose de plus lyrique, peut-être la distance de l’âge qui vient avec la mélancolie du soir, à la place de l’ardeur révolutionnaire.

Dans le désert d’Atacama, terre et ciel, il y a toute la mémoire du Chili.
Au sol, des dinosaures aux corps des disparus torturés, en passant par les momies incas et les ruines des mines de salpêtre.
Au ciel, les secrets de la gestation du Chili devenant - géographie et histoire mêlées - comme une métonymie de la planète.

Guzman aurait pu s’arrêter là - toutes les pistes y avaient été ouvertes -, et passer à autre chose.
Il aurait pu, s’il y avait eu, après 2010, un quelconque mouvement du monde pour jaillir hors de sa crise, d’abord économique et désormais existentielle.
Ce ne fut pas le cas.
Il ne pouvait que continuer son état des lieux.

Le Bouton de nacre prolonge donc cette immersion dans la mémoire mouvante du long pays chilien. De la terre, désert sans eau, Guzman passe à l’eau, presque sans terre. Et toujours le ciel.

Il commence ainsi : "Quand j’observais les étoiles, m’est apparue l’importance de l’eau. Il paraît que l’eau est venue de l’espace et que la vie est venue des comètes, qui ont formé les océans".
Il continue : "La plus grande frontière du Chili, c’est l’eau. La limite du Chili, c’est un estuaire".
Il conclut : "Est-ce arrivé sur une autre planète, la loi du plus fort ?"

Avec la Patagonie occidentale - la Terre de feu - il a de quoi dériver.

C’est en effet un archipel composé de milliers d’îles, noyées de pluie, de froids et de vents. Et c’est l’eau qui y règne. L’eau originelle, indispensable à la vie, celle que l’on cherche dans le cosmos comme preuve de la possibilité de vie.

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Autrefois, l’archipel fut peuplé par une civilisation du canoë, des tribus isolées de tout mais résistantes au climat extrême, avec une culture et des traditions. Et avec un homme historique malgré lui : Jemmy Button (3).

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Aujourd’hui, il reste une vingtaine de descendants des Indiens Kawesqar et Yagan, et personne de la tribu des Selknams.
C’est d’eux, les survivants, que Guzman repart dans sa nouvelle anamnèse, d’eux et d’un bouton de nacre rejeté par l’océan.

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Car voilà, il est en train de construire sa propre cosmogonie, ce que Salvador Dali pensait comme "la science ultime".

Ses éléments sont la Terre et le Cosmos, auxquels il ajoute la race humaine, qui appartient à la Terre, donc au Cosmos. Sa montée en puissance dans l’espace-temps, au fil des époques, ne peut plus être évacuée.
Pensée non religieuse de navigateur, d’astrologue, de scientifique.
Pensée de géographe et d’historien.
Pensée de cette nouvelle époque où nous engageons : l’Anthropocène.

Pour Guzman, les disparus de la villa Grimaldi lestés par des lourds rails et jetés à la mer et les génocidés de l’archipel ont le même destin : celui des vaincus. La question est toujours là, sous-entendue : "Est-ce arrivé sur une autre planète, la loi du plus fort ?"

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Dans Nostalgie de la lumière, il se faisait archéologue et astronome.
Dans Le Bouton de nacre, il se fait anthropologue et cosmologue.

Mais son jeu de construction est le même : il procède par digressions et télescopages. Ainsi, chez lui, cohabitent, au même niveau, les éléments, les hommes, les mots et les choses, sans souci d’ordre, de hiérarchie, de chronologie. Sans souci d’argumentation ni de narration structurée, puisqu’il s’agit du fil de l’eau.

Il est donc naturel qu’à ses "divagations" (au sens mallarméen du terme), il associe les photographes, les chercheurs, les artisans, les amis réels qu’il a rencontrés dans sa quête, qu’il les utilise en inserts, qu’il les "sollicite".

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Il est naturel alors que le film apparaisse parfois comme erratique.
C’est que, pour l’instant, ces deux "premiers films", Nostalgie et Bouton, c’est un chantier philosophique.

À ce jour, à notre connaissance, les cosmogonies se sont toutes révélées imparfaites, voire inachevées.

Guzman a désormais pris ce chemin, vers une nouvelle métaphysique.
"Contre le courant", comme tous les révolutionnaires.
Il a encore beaucoup de travail, avec des matériaux pas encore utilisés, ou pas encore (re)découverts, avec, en ciment, une nouvelle grammaire à inventer (pas forcément la causalité), avec des objectifs pour l’instant encore relégués, voire méprisés.

Nous le suivons, nous lui souhaitons le temps.

Car il arrivera un "moment M", dans les petites consciences comme dans la vaste éternité, où tout se fondra dans un grand silence et une synchronicité définitive.
C’est alors qu’adviendra la fin du monde.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe (octobre 2015)

1. Il cite : Le Monde du silence de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle (1955) ; Le Mystère Picasso de Henri-Georges Clouzot 
(1955) ; Nuit et brouillard de Alain Resnais (1956) ; L’Amérique insolite de François Reichenbach 
(1958) ; Mein Kampf de Erwin Leiser

 (1960) ; Mondo cane de Gualterio Jacopetti
 (1962) ; Mourir à Madrid de Frédéric Rossif (1963).

2. La Première année (1971) ; La Bataille du Chili en trois parties, avec Chris Marker (1975-1977-1979) ; Au nom de Dieu (1985) ; Chili, la mémoire obstinée (1997) ; Le Cas Pinochet (2001) ; Salvador Allende (2004)…

La Bataille du Chili sur Internet :
* 1ère partie ; 2e partie ; 3e partie.

3. Cf. aussi le temps à l’envers de L’Étrange Histoire de Benjamin Button (The Curious Case of Benjamin Button) de Francis Scott Fitzgerald (1922). Et le film du même nom de David Fincher (2008).

Le Bouton de nacre (El botón de nácar). Réal, sc : Patricio Guzmán ; mont : Emmanuelle Joly ; Son direct : Alvaro Silva Wuth ; mu : Miranda et Tobar, Hugues Maréchal ; ph : Katell Djian ; photographies : Martin Gusinde et Paz Errazuriz (France-Chili-Espagne, 2015, 82 mn). Documentaire.

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