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Nostalgie de la lumière (2010)
de Patricio Guzman
publié le mardi 15 juillet 2014

Un télescopage magique et une méditation sur le Chili

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°331-332, été 2010

Sélection officielle hors compétition du Festival de Cannes 2010

Sortie le mercredi 27 octobre 2010

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Pour bien pénétrer dans le labyrinthe de Nostalgia de la luz, il vaut mieux être attentif à son seuil, qui recèle le secret de l’itinéraire. Il vaut mieux aussi connaître la vitesse de la lumière : 299 792 458 m / s.
Mais ce n’est pas indispensable.
On peut aussi y entrer innocemment, avec un imaginaire normal d’honnête Terrien téléphile du 21e siècle, et quelques souvenirs politiques basiques. Ensuite, il suffit de se laisser promener.

Dans le désert, les pistes sont mouvantes et les frontières poreuses. Sans boussole - dans le ciel austral, c’est la Croix du Sud qui oriente -, et sans peur, puisque, de toute façon, le désert, masse dense d’énergie si peu sauvage, de lui-même, progresse.

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Car ceci, qui n’est pas un documentaire sur le désert d’Atacama, est une méditation sur le temps et l’espace, et l’usage que les humains en font.

Dès les premières images du film, une mécanique se déploie, qu’on a du mal à identifier : un étrange engrenage, avec ses crémaillères, ses pistons, ses roues crénelées en cuivre, s’ébranlent lentement, et grincent, résonnant dans le vide. La bête s’oriente vers une fenêtre qui s’ouvre sur la lumière aveuglante du jour.
C’est un vieux télescope allemand de 1910, qui, centenaire, fonctionne encore à Santiago. Cette machinerie merveilleuse fascine nos regards nourris d’art cinétique, mobile ou pas. Elle nous renvoie de Duchamp à Tinguely, en passant par Max Ernst et Joseph Cornell.

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Un collage n’est rien d’autre qu’une machine à l’arrêt, prête à démarrer, et la panne de hasard advient aussi dans les mécanismes en mouvement les mieux huilés : ils se grippent, ils se rouillent. Le mouvement du vieux télescope n’est pas seulement beau, il a un objectif et un usage.

Nous voilà dans le revers des images. C’est donc aussi l’image d’une machinerie de causes et d’effets. Surgissent alors dans nos esprits d’autres références, les divers "grands mécanismes", que les humains appellent en réconfort de leurs angoisses.

Il y a le grand mécanisme de la fatalité tragique des anciens, grecs, une affaire entre les dieux et les hommes. Il y a le grand mécanisme politique de Shakespeare et Jan Kott réunis, qui progresse par cycles. (1)
Là les sujets de l’histoire sont évincés et deviennent, au mieux, des agents de forces inconnues, et au pire, des marionnettes sans dieux. "Seuls existent la situation de roi et le système".

Il y a aussi le grand mécanisme céleste électromagnétique, celui des mythologies, celui de la Grande Année de 26 000 ans, et son éternel retour. Là-haut, la lumière aveuglante donne sur les mondes extérieurs, des espaces infinis effrayants, un cosmos peuplé d’astres aux cratères morts.

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Car tout dérive

 

Une fois entrés, il faut se laisser mener.
Autrefois, au temps de l’enfance, le Chili dormait au pied de la Cordillère des Andes, déconnecté du monde. Dans la maison paisible, des fauteuils recouverts de chintz, une cuisine tranquille, la douceur de vivre avant la révolution. Guzman n’oublie pas, bien sûr, la machine à coudre. On aurait dit que seul le présent existait.

Et puis, un vent révolutionnaire propulsa le Chili dans l’histoire.
Dans les années 60, les astronomes du monde entier repérèrent, sur la planète bleue vue du ciel, une tache brune, un lieu sans la moindre trace d’humidité : le désert d’Atacama.
Dans ces conditions idéales de transparence, pendant dix ans, ils construisirent trois observatoires (Tololo, La Silla, Las Campanas), et le Chili devint le centre du monde.

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En 1970, Salvador Allende fut élu démocratiquement sur un programme d’unité populaire socialiste. Notamment, il nationalisa les mines du désert d’Atacama (surtout le cuivre, et les nitrates, mais aussi lithium, fer, souffre, manganèse, or et argent).

Le 11 septembre 1973 - c’était un mardi -, survint un de ces instants dramatiques où le pouvoir change de mains et où tout bascule. "L’une de ces nuits historiques dont chacun de nous se souvient si bien lorsque l’air a une autre densité, et les heures une autre durée" (1).
Une dictature sauvage s’installa jusqu’en 1990. Patricio Guzmán avait 32 ans au moment du coup d’État et ne cessa plus de témoigner, par ses films, de l’histoire de son pays (2).

En 2010, après des années d’exil, il retourna au désert, et y trouva le lieu le plus limpide du monde pour penser / rêver l’humanité.

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Tout dérive, les continents, les glaciers, les ivrognes, ou Shéhérazade. Comme il y a des dérives urbaines, il y a des dérives désertiques.
Pour trouver - quoi que ce soit, l’amour, l’aventure, une loi scientifique, ou la moindre idée -, il faut, outre une capacité d’accueil, un talent pour lâcher le gouvernail.

Au gré des rencontres qui se télescopaient, Guzman a construit une aventure plus qu’un film. Nous le suivons dans le désert, c’est-à-dire dans l’essentiel.

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Le Ciel et la Terre

 

Pas besoin de "croire" au ciel, il suffit de l’observer pour accéder à la vérité. Au ciel, il y a des colonies de jeunes étoiles chaudes et des lunes solitaires et glacées, des panaches de poussières et d’intenses champs magnétiques, des nébuleuses et des queues de comètes, des accélérations et des éruptions, de merveilleux nuages et des trous noirs.

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Exactement comme dans nos âmes humaines.
Gaspar l’astronome ajoute que le présent n’existe pas. Étant donnée la vitesse de la lumière, tout ce qu’on entend, tout ce qu’on voit vient du passé. "Ce qui se rapproche le plus du présent absolu, c’est ce qui se passe dans mon esprit".
Il le dit en souriant. Et nous nous pensons immédiatement aux innombrables malentendus de nos vies et de nos amours. Panique de la monade. Guzman nous recadre.

Si notre environnement n’est fait que de passé, plus ou moins lointain, comment se fait-il que nous nous en préoccupions si peu ?
Pourquoi le Chili évacue-t-il si aisément ce qu’il a fait des Indiens, ou ses 18 ans de dictature ?
L’astronome et l’archéologue font le même travail : le passé est leur matière principale.

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Alors Guzman se tourne aussi vers la terre. Au pied des télescopes géants, il rencontre ceux qui font circuler la mémoire. Car elle n’est pas un devoir comme on le répète, mais une absolue nécessité de survie des individus comme de l’espèce.

Dans le désert, pas besoin d’être marxiste matérialiste pour interpréter les traces du passé-présent. À Atacama, il y eut les peuples précolombiens, nomades et sédentaires, il y eut les mineurs, il y eut les prisonniers et les torturés. Tous ont laissé des traces.
Vers Iquique, les archéologues trouvent les émouvantes momies Chinchorros, ou les poteries diaguitas ou tiwanaku. Ils scrutent les mystérieux géoglyphes. Les dieux résidaient au dessus du volcan, le peuple Atacama, qui croyait en un au-delà de la vie, était niché dans des oasis nées des fontes des neiges andines. Lautard l’archéologue a trouvé les corps pétrifiés et millénaires d’humains, de poissons, de mollusques, tous mêlés. Tout est soigneusement rangé dans des boîtes répertoriées.

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À Chacabuco, les mines abandonnées ont été transformées en camps de concentration, il a suffi de mettre des barbelés autour. Sur les murs de salpêtre, on trouve encore les noms gravés de ceux qui, à la pause de nuit, apprenaient à lire le ciel. Luis, l’astronome amateur rescapé, raconte qu’en prison, regarder les étoiles, c’est se sentir libre. On trouve aussi les croix de bois de cimetières primitifs des ouvriers morts au travail, fatigue ou pollution. Wild South. Les corps des mineurs et des partisans sont réunis dans le sel de la terre d’Atacama.

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À Pisagua, à Calama, ou ailleurs, on trouve parfois les charniers, ou plutôt, les fragments des suppliciés de la dictature, enterrés, déterrés, dispersés dans le désert. Les bourreaux se promènent dans les rues de Santiagio sans être inquiétés. Depuis 28 ans, de moins en moins nombreuses, les femmes, guidées par les archéologues, cherchent inlassablement, les restes de leurs disparus.

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Parce que c’est leur rôle ancestral, elles cherchent des particules élémentaires d’humanité.
Violeta a trouvé un pied de son frère encore dans sa chaussure, et des bouts de son visage qui prouvent que la balle a été tirée de bas en haut. Valentina, qui avait un an en 1973, avec son épouvantable histoire familiale, dit que l’astronomie l’a aidée à surmonter sa souffrance. Elle sait désormais qu’elle fait partie d’un cycle, et ça l’apaise.

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Les scientifiques réaffirment que le calcium, qui est dans nos os, qui nous constitue, il est là depuis le début, depuis le Big Bang. On ne sait pas à quelles âmes, il a appartenu, mais on sait qu’il est le même que celui des étoiles. Nous faisons partie des étoiles.

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Le nouveau film de Guzman, témoin-historien, dépasse sa lutte obstinée contre l’amnésie. Cette fois, il ose proposer un pont léger entre la science et le vécu, et relier le ciel et la terre. Ce qui est habituellement le travail des anges. Il nous invite à inventer des alchimies intimes pour surmonter le mur objectif du temps. Ce qui est habituellement le travail des poètes.
Tout se télescope dans l’univers comme dans la conscience, voire entre l’un et l’autre, mais il est toujours périlleux de le réaffirmer.

C’est pourquoi on sort du film de Guzman, le politique, dans une grande allégresse. Oui, le vieux Kepler aurait été content d’avoir des descendants, Lui qui, entouré de sorcières, brûlées ou pas, avait cru, pourtant, en une harmonie musicale du monde.

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L’épilogue de la fable-collage de Guzman est :
Ceux qui ont une mémoire peuvent vivre dans le présent. Ceux qui n’en ont pas ne vivent nulle part.
Il aurait aussi bien pu être l’auto-épitaphe de Kepler :
Je mesurais les cieux, je mesure à présent les ombres de la Terre. L’esprit était céleste, ci-gît l’ombre du corps.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°331-332, été 2010

1. Jan Kott, Shakespeare, notre contemporain, Julliard, 1962 ; Marabout, 1965 ; Payot, 1978.

2. Jeune Cinéma aime Guzman.
La revue a parlé de : La Première Année, JC 68 ; La Bataille du Chili 1. L’Insurrection de la bourgeoisie, JC 88 & 91 ; La Bataille du Chili 2. Le Coup d’État, JC 100 ; La rosa de los vientos, JC 152 ; En nombre de Dios, JC 188 ; La Croix du Sud, JC 223 & 236 ; Chili, la mémoire obstinée, JC 246 ; Le Cas Pinochet, JC 269 & 271 ; Nostalgia de la luz JC 331-332.

Cf. aussi : Le Bouton de Nacre (2015).

Nostalgie de la lumière (Nostalgia de la luz). Réal & sc : Patricio Guzman ; image et cadre : Katell Djian ; son : Freddy Gonzalez ; mu : Miranda & Tobar ; mont : Patricio Guzman & Emmanuelle Joly ; supervision littéraire : Sonia Moyersoen (Chili-France-Espagne-Allemagne, 2010, 90 mn). Documentaire.



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