home > Films > Villeggiatura (la) (1973)
Villeggiatura (la) (1973)
de Marco Leto
publié le lundi 21 novembre 2016

par Claude Benoît
Jeune Cinéma n°72, juillet-août 1973

et
par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°361-362, automne 2014

Sélection Quinzaine des Réalisateurs Cannes mai 1973
Journées démocratiques du cinéma à Venise d’août-septembre 1973

Sortie le mardi 13 novembre 1973

JPEG - 180.6 ko

 

Pour saluer son cinquantenaire, Jeune Cinéma a posé une question à ses collaborateurs : Quel film des cent dernières années aimeriez-vous sortir de l’ombre ?
Ce film fait partie des hidden gem que Jeune Cinéma avait déjà sélectionnés à leur sortie.


Premier long métrage d’un cinéaste de 42 ans, Marco Leto, La villeggiatura est un film éminemment dialectique qui démontre que la consolidation du fascisme provoque obligatoirement l’éveil irrépressible de l’antifascisme.
Le fascisme, cette fois, est dans l’ile. Une petite île de la mer Tyrrhénienne où sont envoyés en déportation - toutes classes sociales et idéologiques mêlées - les opposants au régime de Mussolini. Démocrates chrétiens, républicains, socialistes, communistes, anarchistes se retrouvent dans l’île pour cinq années d’exil, s’ils sont fortunés, cinq années de déportation, s’ils sont pauvres.

JPEG - 142.7 ko

 

JPEG - 179.5 ko

 

L’administration fasciste emploie en effet tous ses efforts à diviser et à décourager les forces antifascistes. Elle oppose d’abord les prisonniers politiques aux prisonniers de droit commun, et, en rappelant sans cesse que les premiers coûtent cher à l’État, excite la haine et l’envie des seconds. Elle permet ensuite aux prisonniers politiques riches, qui trouvent un appartement dans les limites du périmètre de surveillance de s’installer au village, et même, s’ils le désirent, de faire venir leur famille. Les prisonniers pauvres, condamnés à vivre à l’intérieur du fort, en salle commune, font des lessives pour aider financièrement leurs familles restées sur le continent. Une telle situation fait naître chez les uns la méfiance et le sectarisme, et favorise, chez les autres, un relâchement de la vigilance.

JPEG - 226.4 ko

 

La villeggiatura décrit l’itinéraire moral d’une jeune professeur d’Université, Franco Rossini, qui, condamné pour avoir refuse de prêter serment d’allégeance au Duce, arrive dans l’île enchaîné, et en sort en homme libre. Parce qu’il est le fils d’un professeur de droit réputé, qui s’est en outre assez bien accommodé du nouveau régime, Rossini obtient toutes les facilités. Logé dans un appartement de quatre pièces, il fait venir sa femme et sa fille et mène avec elles, une vie de famille normale. Il joue du piano, rédige un essai sur Giolitti (1), reçoit les caresses de sa femme, écoute les babillages de son enfant, discute à vide avec les autres prisonniers privilégiés à la terrasse d’un café.

JPEG - 72.8 ko

 

JPEG - 73.1 ko

 

Mais cet enlisement quotidien, ce bonheur douçâtre, cette parodie de "grandes vacances" le met mal à l’aise, lui donne mauvaise conscience. Aussi est-il le seul prisonnier libéral à entretenir des relations avec des communistes qui préparent une évasion. Il s’arrache à la tentation du renoncement lorsqu’il lit le désespoir dans les yeux des militants communistes qui constatent que tous les travailleurs de l’île participent à la procession fasciste célébrant le Concordat de 1929. Lorsque, surtout, après la mort de l’anarchiste, tué à coups de couteau par le commandant du camp, et celle du communiste assassiné par quatre "droits communs" évidemment guidés par l’administration pénitentiaire, il comprend qu’il n’est, lui, guère plus dangereux que les autres "privilégiés" qui songent à s’évader de l’île en ballon dirigeable.

JPEG - 153.1 ko

 

JPEG - 78.4 ko

 

Le tour de force de Marco Leto, dans ce film, est de nous présenter les deux visages du fascisme - la violence et la séduction - et de nous démontrer qu’ils sont indissociablement liés, le second servant toujours d’alibi au premier. Le visage séduisant du fascisme est incarné ici par Rizzuto, le commissaire de l’île, un "lettré", un libéral (Adolfo Celi) qui prend Rossini sous sa protection, mais couvre les exactions du commandant. Deux fois, il donne au professeur la possibilité de s’en aller. Il lui suffirait à celui-ci de prêter un serment formel de fidélité au régime, puis, sans prêter serment, sur simple garantie de professeurs et d’amis "soumis" d’accepter cette mesure. Deux fois le professeur refuse. Il a compris que quitter l’île escorté par des gendarmes n’est pas quitter l’île en homme libre.

JPEG - 77.7 ko

 

Le personnage du commissaire reste passionnant, car il permet à Marco Leto d’analyser en profondeur l’état d’âme d’un fasciste qui vit par procuration le bonheur des autres. Le véritable homme libre n’est pas le gardien, mais le prisonnier, comme le confirme son choix ultime. Choisissant l’action contre l’inaction, la résistance contre la résignation, Rossini décide en effet de s’évader en compagnie des communistes, dont il excuse finalement le sectarisme. Et pour un intellectuel qui s’oppose au régime mussolinien, d’abord parce qu’il a supprimé la liberté de penser, c’est vraiment un choix radical.

JPEG - 212.8 ko

 

Réflexion rigoureuse sur la prise de conscience et le choix politique d’un intellectuel sceptique, La villeggiatura est un film beau et fort, comme sont beaux et forts, mais d’une manière différente, La viaccia, Metello ou Saint-Michel avait un coq. (2)

Claude Benoît
Jeune Cinéma n°72, juillet-août 1973

1. Giovanni Giolitti (1842-1928), membre du Parti libéral italien fondé par Benedetto Croce (1866-1952), a été président du Conseil à cinq reprises, entre 1892 et 1921. Il s’est rapproché de Benito Mussolini (1883-1945), sans jamais adhérer au parti fasciste.

2. La viaccia (1961) et Metello de Mauro Bolognini (1970).
Saint Michel avait un coq (San Michele aveva un gallo) de Paolo & Vittorio Taviani (1971).



12 mars 2011, 150e anniversaire de l’unité italienne. Riccardo Muti dirige Nabucco à l’Opéra de Rome. Au moment du Va pensiero, le silence devient ferveur. Le chef d’orchestre décide d’accorder un "bis". Toute la salle, de l’orchestre au poulailler, se lève et rejoint Verdi comme autrefois, chantant, debout, avec le chœur des esclaves : Oh ma patrie, si belle et perdue ! Cet instant magique court immédiatement sur le Net.
Alors, du fond de ma mémoire, surgit un vieux film oublié : La villeggiatura de Marco Leto (1973).
Années 70. Après Paris-barricades puis Katmandou-fumette, on retourne au cinéma. Dans les brocantes, les années 20 triomphent, les deux belles décennies du 20e siècle, les 20’ et les 60’ se font écho. Bernardo Bertolucci, Franccesco Rosi, Elio Petri, Paolo et Vittorio Taviani, on les connait depuis longtemps, mais là, ils s’épanouissent. Nourri de Henri Lefèbvre et de Bertolt Brecht, on lit Antonio Gramsci.

JPEG - 150.2 ko

 

La villeggiatura, donc. 1929. Mussolini est installé et une loi autorise la relégation préventive des antifascistes, le "confino". Les accords de Latran viennent d’être signés. Pour avoir refusé l’allégeance au Duce, le professeur Rossini, démocrate sincère, est déporté dans la prison de l’île de Ventotene. Bourgeois, il échappe à la condition ordinaire des prisonniers et aux exactions brutales des garde-chiourmes. Appartement, famille, piano, il continue sa vie d’intello. Il parle opéra avec le commissaire, fin lettré, et l’émotion du Va pensiero, qu’il joue si bien au piano, ils la partagent : la continuité de l’État.

Mais c’est une vieille idée à double tranchant. En discutant aussi avec les autres déportés, pied à pied avec "l’Église rouge", Rossini réalise qu’entre social-démocratie et fascisme, la circulation est fluide et les objectifs communs. Dans cette île-laboratoire, dans ce film-métaphore, le fascisme, disséqué, apparaît dépouillé de ses séductions de classe.

JPEG - 274.5 ko

 

Le film de Marco Leto, (1) c’est l’histoire d’une prise de conscience, donc d’une radicalisation. Le scénario de Cecilia Mangini, solidement documenté, n’est pas près de s’éventer. (2)

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°361-362, automne 2014

1. Cf. "Entretien avec Marco Leto," Jeune Cinéma n°74, Nouveau Cinéma italien, novembre 1973.

2. Cf. "Entretien avec Cecilia Mangini", Jeune Cinéma n°74, Nouveau Cinéma italien, novembre 1973.


La Villeggiatura. Réal : Marco Leto ; sc : M.L., Cecilia Mangini & Lino del Fra ; ph : Volfango Alfi ; mont : Giuseppe Giacobino ; mu : Egisto Macchi. Int : Adalberto Maria Merli, Adolfo Celi, Milena Vukotic, John Steiner, Biagio Pelligra, Roberto Herlitzka (Italie, 1973, 112 mn).



Revue Jeune Cinéma - Contacts