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Villeggiatura (la) (1973)
de Marco Leto
publié le lundi 15 septembre 2014

par Claude Benoît
Jeune Cinéma n°72, juillet-août 1973

Sélection Quinzaine des Réalisateurs Cannes mai 1973
Journées démocratiques du cinéma à Venise d’août-septembre 1973

Sortie le mardi 13 novembre 1973

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Premier long métrage d’un cinéaste de 42 ans, Marco Leto, La villeggiatura est un film éminemment dialectique qui démontre que la consolidation du fascisme provoque obligatoirement l’éveil irrépressible de l’antifascisme.

Le fascisme, cette fois, est dans l’ile.
Une petite île de la mer Tyrrhénienne où sont envoyés en déportation - toutes classes sociales et idéologiques mêlées - les opposants au régime de Mussolini.

Démocrates chrétiens, républicains, socialistes, communistes, anarchistes se retrouvent dans l’île pour cinq années d’exil, s’ils sont fortunés ; cinq années de déportation, s’ils sont pauvres.

L’administration fasciste emploie en effet tous ses efforts à diviser et à décourager les forces antifascistes.
Elle oppose d’abord les prisonniers politiques aux prisonniers de droit commun, et, en rappelant sans cesse que les premiers coûtent cher à l’État, excite la haine et l’envie des seconds.

Elle permet ensuite aux prisonniers politiques fortunés, qui trouvent un appartement dans les limites du périmètre de surveillance de s’installer au village, et même, s’ils le désirent, de faire venir leur famille. Les prisonniers pauvres, condamnés à vivre à l’intérieur du fort, en salle commune, font des lessives pour aider financièrement leurs familles restées sur le continent. Une telle situation fait naître chez les uns la méfiance et le sectarisme, et favorise, chez les autres, un relâchement de la vigilance.

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La villeggiatura décrit l’itinéraire moral d’une jeune professeur d’Université, Rossini, qui, condamné pour avoir refuse de prêter serment d’allégeance au Duce, arrive dans l’île enchaîné, et en sort en homme libre.

Parce qu’il est le fils d’un professeur de droit réputé, qui s’est en outre assez bien accommodé du nouveau régime, Rossini obtient toutes les facilités. Logé dans un appartement de quatre pièces, il fait venir sa femme et sa fille et mène avec elles, une vie de famille normale. Il joue du piano, rédige un essai sur Giolitti, reçoit les caresses de sa femme, écoute les babillages de son enfant, discute à vide avec les autres prisonniers privilégiés à la terrasse d’un café.

Mais cet enlisement quotidien, ce bonheur douçâtre, cette parodie de "grandes vacances" le met mal à l’aise, lui donne mauvaise conscience. Aussi est-il le seul prisonnier libéral à entretenir des relations avec des communistes qui préparent une évasion.

Rossini s’arrache à la tentation du renoncement lorsqu’il lit le désespoir dans les yeux des militants communistes qui constatent que tous les travailleurs de l’île participent à la procession fasciste célébrant le Concordat de 1929.
Lorsque, surtout, après la mort de l’anarchiste, tué à coups de couteau par le commandant du camp, et celle du communiste assassiné par quatre "droits communs" évidemment guidés par l’administration pénitentiaire, il comprend qu’il n’est, lui, guère plus dangereux que les autres "privilégiés" qui songent à s’évader de l’île en ballon dirigeable.

Le tour de force de Marco Leto, dans La villeggiatura, est de nous présenter les deux visages du fascisme - la violence et la séduction - et de nous démontrer qu’ils sont indissociablement liés, le second servant toujours d’alibi au premier.

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Le visage séduisant du fascisme est incarné ici par Rizzuto, le commissaire de l’île, un "lettré", un libéral qui prend Rossini sous sa protection, mais couvre les exactions du commandant. Deux fois, il donne au professeur la possibilité de s’en aller (il suffirait à celui-ci de prêter un serment formel de fidélité au régime ; puis, sans prêter serment, sur simple garantie de professeurs et d’amis "soumis" d’accepter cette mesure). Deux fois le professeur refuse. Il a compris que quitter l’île escorté par des gendarmes n’est pas quitter l’île en homme libre.

Le personnage du commissaire reste passionnant, car il permet à Marco Leto d’analyser en profondeur l’état d’âme d’un fasciste qui vit par procuration le bonheur des autres. Le véritable homme libre n’est pas le gardien, mais le prisonnier, comme le confirme son choix ultime. Choisissant l’action contre l’inaction, la résistance contre la résignation, Rossini décide en effet de s’évader en compagnie des communistes, dont il excuse finalement le sectarisme (et pour un intellectuel qui s’oppose au régime mussolinien, d’abord parce qu’il a supprimé la liberté de penser, c’est vraiment un choix radical).

Réflexion rigoureuse sur la prise de conscience et le choix politique d’un intellectuel sceptique, La villeggiatura est un film beau et fort, comme sont beaux et forts, mais d’une manière différente, La viaccia, Metello ou Saint-Michel avait un coq.

Claude Benoît
Jeune Cinéma n°72, juillet-août 1973

La Villeggiatura. Réal : Marco Leto ; sc : Cecilia Mangini, Lino del Fra, Marco Leto ; mu : Egisto Macchi. Int. : Adalberto Maria Merli, Adolfo Celi, Milena Vukotic, John Steiner, Biagio Pelligra, Roberto Herlitzka (Italie, 1973, 112 mn).

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