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Coby (2017)
de Christian Sonderegger
publié le mercredi 28 mars 2018

par Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection ACID au festival de Cannes 2017

Sortie le mercredi 28 mars 2018

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Dans les sociétés chrétiennes occidentales civilisées, au commencement étaient les hétérosexuels. Inutile, là, d’utiliser l’écriture inclusive, l’espèce visible était blanche et mâle. Ce qui était différent était invisible, rangé dans des prisons (maisons et asiles), dans des placards.
Et c’est fou, quand on y réfléchit, cette invention du "normal", ce goût pour le semblable, qui a perduré si longtemps. C’est presque incroyable ce que ça peut être récent, cette acceptation publique des innombrables différences qui ont, pourtant, toujours existé. Cinquante ans, quoi, en gros.

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Dans notre époque, ça a commencé par les femmes, qui en ont eu marre d’être considérées comme une minorité puis par les homos qui en ont eu marre d’être fourrés dans un même sac indistinct, celui des ainsi nommés pédés. Il y a eu les groupes femmes non mixtes, les GLH (1). Et dans la foulée de la mouvance, les bisexuels ont rejoint le club, enfin, au moins ceux qui avaient besoin de compagnie, parce que eux, on ne voyait pas très bien où était leur problème, puisque le vaste monde leur appartenait. Il est vrai qu’une majorité d’humains a peur du vaste monde.

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Et puis un jour, comme de plus en plus de gens voulaient se définir par leurs pratiques sexuelles, les créatures incertaines, qui se posaient des questions plus complexes, à la fois physiques, morales et sociales, après avoir considéré leurs corps et/ou leurs âmes, sont apparues. Et il a fallu encore des années pour que, pensant se ressembler, elles se rassemblent. (2)

Les hétéros lambda (qu’il ne faut pas brutalement assimiler aux beaufs, hein, on en connaît de très bien), avaient d’excellents amis travelos, qui appartenaient plus ou moins au monde du spectacle, et, comme tout le monde, ils avaient aimé Coccinelle (3). Ceux qui lisaient Foucault, avaient aimé Herculine (4). Et même les vieilles dames se sont mises à adorer la Gay Pride, à partir de 1979.

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Mais là, il s’agissait de quelque chose d’autre, ces jeunes gens, ces enfants impubères parfois, qui n’avaient pas, dans leur tête, le même sexe que celui qu’on leur avait assigné à la naissance, et se sentaient mal dans leur peau.
Même quand on pensait "genre" et non pas "sexe", on pouvait comprendre leurs difficultés administratives et même leurs désirs d’intégration à la moyenne normale, mais pas la nécessité de transformer leurs corps de façon si radicale, dès lors qu’il était devenu licite d’aimer des "personnes". Paradoxalement, on comprenait mieux les garçons voulant devenir filles que l’inverse, qui aurait pourtant dû être plus "naturel", le fameux désir de phallus faisant loi. Et puis, on aimait tant les androgynes. Il semblait que le travail devait se faire sur la reconnaissance de ces dites "personnes", qui devaient pouvoir aimer à leur façons avec ce dont elles disposaient. En somme, le mal-être devait pouvoir se traiter sur un divan.

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Maintenant que les "trans" ont un mot, un statut, des revendications, et qu’il y a des films (5) pour raconter leurs histoires, toutes différentes bien sûr, force est de reconnaître une puissance inégalée aux intrications entre nature et culture dans ces corps-âmes de plus en plus complexes que nous sommes tous.

C’est dans cet environnement que le film Coby de Christian Sonderegger prend toute sa place. C’est du cinéma-vérité s’il en est puisque Coby, c’est sa demi-sœur Suzanne, qui s’est toujours sentie garçon, et qui, quand il s’agit de sauter de l’autre côté, demande un regard ami.

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La confrontation avec les documents anciens filmés pendant l’adolescence, alors que la jeune fille parle tranquillement de ses rêves de masculinité, de la future ablation de ses seins et de sa prise de testostérone, apporte l’émotion que devaient ressentir les explorateurs qui découvraient une terre inconnue. Ou l’angoisse de la chrysalide face à l’inéluctable métamorphose.

Mais le discours est déjà pertinent, que viendra confirmer les déclarations contemporaines de Coby, lorsque, barbu et marié, il évoquera son amour pour sa compagne et l’éventualité d’avoir un enfant.

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Le film est juste un peu trop court pour faire le tour du personnage de Coby et des questions que son expérience pose, même si une grande partie des problèmes sont abordés directement, par le héros et par ses proches.

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Car - et cela est dit explicitement dans le film - cette transformation, observée et accompagnée, aura constitué, en fait, une véritable thérapie familiale.
Du micro-social au macro-social, combien de divisions ?

Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Les groupes de libération homosexuels (GLH) sont apparus, surtout dans les provinces de grande solitude de l’époque, à la suite du FHAR de Guy Hocquenghem et ses camarades, né en 1971. Cf. Le féminisme français en devenir.

2. Une fois que le minimum de respect et de justice a été obtenu de la société - et ça, il faut l’exiger en groupe - on a tendance à penser comme Brassens : "Bande à part, sacrebleu, c’est ma règle et j’y tiens". Bref, le fait que le sigle LGBT s’allonge sans fin n’est pas satisfaisant. On en est à LGBTIAP ou quelque chose comme ça. Quand tout le monde aura rejoint la nébuleuse, chacun avec sa petite particularité physique et mentale, il ne restera plus qu’à procéder à l’analyse et à la dissociations de la grosse masse devenue indistincte. Mais après tout, c’est peut-être ça la respiration de la vie des Terriens : de la communion fusionnelle à l’hyper-individualisme, et retour, et ainsi de suite.

3. Coccinelle (1931-2006).

4. Herculine Barbin (1838-1868). Ses mémoires ont été publiées en 1874. De Michel Foucault : Herculine Barbin, dite Alexina B, Gallimard, 1978. Le Mystère Alexina, film de René Féret (1984).

5. Ils ne sont pas si nombreux que ça les films, documentaires et fictions, qui ont traité ce sujet frontalement hors facétie style folle perdue (qu’on adore par ailleurs). Citons, outre le Féret mentionné ci-dessus : XXY de Lucia Puenzo (2007) ; Noor de Guillaume Giovanetti & Çagla Zencirci (2012) ; Les Nuits d’été de Mario Fanfani (2014) ; L’Épreuve d’amour de Arnaud Sélignac (2017).

Coby. Réal, sc : Christian Sonderegger ; ph : Georgi Lazarevski ; mont : Camille Toubkis (France, 2017, 77 mn). Documentaire.



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