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Tsuchimoto, Noriaki (1928-2008) (e)
Témoignage à propos de Minamata
publié le vendredi 20 avril 2018

Face aux victimes et aux bourreaux de la pollution
Propos recueillis à propos de Minamata (1971)

Cahiers du Festival de Pesaro, n° 41 (1972)
Traduction de Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°66, novembre 1972

Cf. aussi Minamata, le film.

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Huit mois ont été nécessaires pour faire le film (préparation à partir de janvier 1968, travail proprement dit d’avril à août de la même année), pendant lesquels nous n’avons jamais dérogé à ces deux principes que nous nous étions imposés. La lutte de Minamata continue. Celle-ci n’est que la première partie de notre film. Nous le continuerons - en automne, en hiver - tant que durera la lutte.
C’est pour cette raison que j’ai choisi Beethoven pour la colonne sonore : il s’agit d’une musique qui incite à la lutte et à la victoire. Elle reflète, je l’espère du moins, la fermeté et la justesse de cette lutte qui se développe à Minamata.

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Nous avons tourné tous les jours, et après 140 jours de prises de vue, nous avons un souvenir vif et précis de chaque jour.
Ce que nous avons tourné ne représentait pas une chronique quotidienne, mais le point culminant de problèmes qui se sont accumulés dans l’attente d’une solution.
Un jour, voici les usines qui fument face au soleil. Un autre, des plans sur la pêche aux poulpes. Des enfants malades et leur entourage. À la mairie, avec les caméras et les magnétophones. Voici comment nous avons filmé Minamata et la maladie de Minamata.

Parfois, nous avons tourné à nouveau avec des personnes que nous avions déjà filmées. Avec les mêmes objectifs, nous avons tenté plusieurs fois de saisir le même champ de cumin, nous n’avions pas d’autres choix si nous voulions découvrir et comprendre plus complètement l’évolution.

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Nous pensions réaliser un film en quatre mois, mais j’ai compris que ça ne suffisait absolument pas. Je voulais donner plus de relief aux malades qui mouraient, malheureuses victimes de la maladie, et surtout aux enfants anormaux dès leur naissance.
Même s’il y avait des divergences d’opinion et des controverses sur la maladie dans les familles que nous visitions, chaque fois que nous voyions les malades, nous étions saisis par la terrifiante réalité du mal. Chaque fois, malgré notre calme, nous étions submergés par le malaise.

Chacune de ces familles a porté pendant douze ans et plus le lourd fardeau de la maladie. Même si on a fait le silence sur elles, les victimes sont toujours là, témoignage terrifiant même quand nous l’aurons oublié, que la maladie et l’accusation, si facilement démentie, existent encore, implacable.

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"Pauvres" victimes, "horrible" maladie.
Comme il a été facile de trouver ces paroles pour décrire la maladie de Minamata. Et comme il a été facile d’oublier dans la vie de chaque jour la réalité qu’exprimaient ces mots.
Une petite fille est incapable d’aller à la selle sans qu’on lui fasse un clystère et la mère explique comment la petite fille voudrait courir parce qu’elle a honte et elle parle des luttes et des difficultés qui résultent de ce désir de la petite. Ce sont des choses dont on sent qu’elle ne peut parler à personne, même pas à son mari. Le père est à l’écart, silencieux. La petite fille, effrayée, jette un regard vers sa mère. Et le film continue, laissant derrière lui des moments de douleur. Mes mains se serrent sur le microphone.

Cette expérience ne vient pas du monde de la littérature, n’appartient pas au monde de l’imagination. C’est le monde même des victimes que regarde la caméra et, de sang froid, nous commettons l’atrocité de reproduire sur la pellicule ce que nous ne devrions même pas voir.

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Cette expérience fait que je me perds dans le vide du désert. J’ai vomi, convulsé par la persécution du mal et, quelquefois, revenant à la maison, remontant la colline avec le magnétophone à l’épaule, je suis tombé à terre, avec une nausée qui me venait de la tension psychologique.

Cette expérience est commune à tous les membres de l’équipe. Quand nous voyions les usines et les taudis ou les visages des habitants de la ville, nous nous rendions compte que ce que nous avions tourné n’était pas suffisant. D’autres images surgissaient en nous et nous avions le sentiment alors que nous aurions dû recommencer depuis le début, pour représenter tout ce que chacun de nous a vu et ressenti. Chacun de nous, la nuit, avait ses pensées personnelles sur ce que nous devions filmer le lendemain, chacun de nous avait sa réalité. Et il n’y avait aucun répit, la nuit, pour le fardeau pénible de ce que nous étions en train de faire.

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Nous avons filmé tous les jours, avec les yeux bien ouverts.
Nous avons tourné plus de vingt heures de pellicule.
À l’examen de ce matériel, les choses se sont clarifiées, devaient se clarifier, compte tenu de notre contact constant avec la réalité de Minamata.

Minamata a été oublié pendant dix-sept ans. Cet abandon, ce silence, étaient peut-être un symptôme de la force du capitalisme, du mépris manifesté par l’autorité, du désengagement des citoyens.
N’étais-je pas, moi aussi, un de tous ces citoyens désengagés ?
Ma honte m’a poussé à réaliser ce film et, par son moyen, j’espère atténuer ma faute. Tout commencera quand on regardera la réalité de Minamata et tous auront les moyens de la regarder.

Cahiers du Festival de Pesaro, n° 41 (1972)
Traduction de Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°66, novembre 1972


NDLR : À Minamata, ville de pêcheurs, la centrale hydroélectrique Chisso s’installe en 1908.
À partir de 1932, elle déverse ses déchets (métaux lourds, mercure) dans la mer. Vingt ans après, les premiers symptômes apparaissent d’abord avec les poissons morts échoués, puis sur les chats qui se suicident, puis sur les humains.
En 1956, la mystérieuse maladie de Minamata est identifiée comme provenant du mercure infestant la mer et les poissons, il continue néanmoins a être déversé dans la baie jusqu’en 1966 (quand on trouve des procédés plus économiques). C’est officialisé en 1968 par le gouvernement japonais, qui désigne la Chisso comme responsable, les boues toxiques sont stockées à partir de 1977.
En 1988, est fondé le Minamata Disease Museum.
En 1993, le prince héritier Naruhito épouse la petite-fille de Yutaka Egashira, président de la Chisso.
En 1996, on envisage d’indemniser les victimes.
En 2012, le ministre de l’Environnement japonais Gōshi Hosono fait des excuses publiques, au nom de l’État japonais, auprès des malades et de leurs descendants.
Noriaki Tsuchimoto est mort en 2008, il n’aura pas entendu les excuses, ni vu son second film sur le sujet, Shiranuikai (1975), sorti après sa mort.

Cf. la chronologie complète.

Tout savoir l’histoire de la maladie industrielle de Minamata.

Cf. aussi : Jean Lagane, Minamata et Fukushima. De la nature des catastrophes, Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES), Aix-en-Provence, Éditions Gaussen, 2016.



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